Le blog de Ramon BASAGANA

Juillet 1947. Un vieux steamer des Grands-Lacs rebaptisé Exodus, vogue vers la Palestine avec 4500 rescapés des camps d’extermination. Arrivé au large de Haïfa, la marine de guerre britannique l’éperonne sauvagement. L'affrontement est sanglant, il y a des blessés, des morts... Débute alors une impitoyable bataille médiatique, la première du XX° siècle. C’est le thème de mon 5° roman : « Les amants de l’Exodus ».

LES AMOURS COUPABLES D'ALIENOR D'AQUITAINE (suite)

 

La Deuxième Croisade est en cours.

L’armée franque, conduite par le roi Louis VII et la reine Aliénor d’Aquitaine est arrivée à Antioche.

Sa mission :

reconquérir la ville Edesse,

Le Turc Zenghi, atabeg d’Alep, a pris cette ville aux chrétiens deux ans plus tôt.

Zenghi est un chef de guerre redoutable. 

C'est aussi aussi un général sanguinaire,

exécré par les chrétiens autant que par les musulmans.

 

 

(suite)

 

Tous ces va-et-vient, le secret qui entoure ces rencontres, l’air radieux d’Aliénor lorsqu’elle quitte le palais de son oncle… font jaser.

La rumeur enfle.

Un raz-de-marée. Des embruns frappent les fenêtres du roi.

Nul ne sait qui a parlé. Peut-être Thierry Galeran, cet eunuque de malheur devenu Templier, qu’Aliénor considère comme son mauvais ange ? Ou peut-être un ennemi du prince Raymond ? Toujours est-il que des phrases assassines arrivent jusqu’aux oreilles du roi :

 

Les gens d’église…………………………. :  La cour d’Antioche  vit dans le péché !

Les barons du royaume..:  La reine a une liaison coupable avec son oncle !

Les servantes………………..…………….…: Aliénor couche avec le beau Raymond !

 

 

Louis VII est pieux, mais sa piété a des limites. D’autant que, le soir venu, les fragrances de printemps et la chair lisse d’Aliénor le poussent à répandre sève. Or, la reine se dit fatiguée, argue des maux de tête…

  Il devient jaloux.

  Et comme toujours, chez Louis VII, la décision tarde à venir. Elle chauffe à petit feu, lentement. Mais une fois que la marmite bout, plus personne n’en peut contrôler le couvercle. Certains nomment cela la force de volonté des faibles.

  Piété et jalousie expliquent-elles ce qui va suivre ?

 

  Nous sommes le 29 mars 1148.

  Des voyageurs en provenance d'Alep rapportent l’incroyable nouvelle : Zenghi le sanguinaire a été assassiné par ses soldats ! Ils prennent soin d’ajouter que son fils Nour-Ed-Dine a pris le pouvoir et qu’il est plus fin tacticien, meilleur soldat que son père.

  Les Croisés n’en ont cure. Ils fêtent la mort de Zenghi et déclarent à qui veut l’entendre que c’est un signe du ciel, que la victoire est au bout de leurs peines. Il ne fait de doute pour personne que l'armée franque est invincible : sa cavalerie lourde est incomparablement plus efficace que celle des Turcs, ses chevaliers sont prêts pour le combat et la piétaille, qui a depuis longtemps pansé plaies et engelures, est sur le pied de guerre : 40.000 hommes en état de se battre !

  Une réunion a lieu pour décider du plan de bataille.

Sont présents le roi, les barons d’Occident, ceux d’Antioche, le patriarche, le prince Raymond… Ce dernier, qui connaît par le dedans la situation en son pays, va droit au but. Il se lève et tonne, d’une voix puissante :

  - Il faut reconquérir Edesse !

  Le patriarche et les barons de Terre Sainte approuvent.

- Nous devons mettre à profit la présence de la chevalerie franque[1] dans la région pour anéantir les Turcs. Jamais Nour-Ed-Dine ne sera en mesure d’arrêter la puissance de charge de nos chevaliers vêtus de fer!

  Les Croisés applaudissent.

  Contre toute attente, Louis VII se déclare ennemi du projet :

- Je compte d’abord faire mon pèlerinage à Jérusalem. Les Turcs, je m’en occuperai après. Pas question d’attaquer Edesse dans l’immédiat.

Un silence gênant s’en suit. On ne contre pas le roi.

Comprenant d’un coup que la partie n’est pas gagnée, qu’il en va de leur survie, Raymond de Poitiers et les seigneurs de Terre Sainte procèdent à l’orientale : empruntent des détours, évitent d’attaquer de front. Mais à tous leurs arguments, le roi oppose un visage fermé.

- Nous partons à Jérusalem ! conclut-il.

Il a prononcé ces quatre mots sans hausser la voix. Les barons de Terre Sainte sont abasourdis. Ils se regardent : personne n’ose intervenir.

- Jérusalem est à trois cents lieues d’ici[2] ! finit par objecter le patriarche.

- Alors qu’Edesse est à un jet de pierre ! renchérit Raymond. Grâce à ta cavalerie, nous pouvons reconquérir la place en quelques jours !

Louis VII ne daigne même pas regarder l’oncle de sa femme. Il se lève et annonce, d’un ton sans réplique :

- Tenez pour acquis que nous quittons Antioche ! 

La séance est levée.

 

 

Conscient de l’enjeu, Raymond court demander à sa nièce d’intervenir.

Ce qu’elle fait dans l’instant.

L’entrevue a lieu en présence de Thierry Galéran, le mauvais ange d’Aliénor. Celle-ci prend d’emblée la défense de son oncle. Elle explique que, d’un point de vue tactique, il convient de marcher sur Edesse, qu’une telle occasion ne se représentera jamais plus, qu’il en va de l’avenir de la chrétienté en Orient, que la Croisade n’aura de sens que si le comté d’Edesse est reconquis aux Turcs.

Le roi l’écoute en tapotant sur les accotoirs. Quand elle a fini, il se tourne vers la fenêtre et répond, sans même la regarder :

- Nous partons à Jérusalem ! 

- Si notre armée quitte Antioche sans libérer Edesse, nous aurons fait tout ce chemin pur rien, s’énerve la reine.

- Si je suis en Terre Sainte, c’est pour y faire mes dévotions.

- Non, si tu es là, c’est pour libérer les Lieux Saints ! Les dévotions viennent après.

Le ton monte, la marmite bout.

Louis VII s’obstine, rien ni personne ne peut le faire changer d'avis. Il veut d’abord faire son pèlerinage. Aliénor menace de rester à Antioche avec ses propres vassaux.

- Parlons-en, de tes Aquitains ! persifle le roi, que l’évocation de ces méridionaux indisciplinés rend subitement hilare.

Et il énumère les pertes subies sur les monts Cadmos[3], s’en prend à Geoffroy de Rancon. C’en est trop ! Aliénor ne supporte pas que l’on touche à ses vassaux. Elle se lève, s’emporte. Louis, dont les colères sont intérieures et n’a pas un sens des reparties aussi aiguisé que celui de la reine, devient maladroit :

- Conformément à mes droits d’époux, tu me suivras où que j’aille. Et il s’avère que je veux aller à Jérusalem. Tu quitteras donc Antioche, de gré ou de force.

Une phrase bien malheureuse. Le seul argument qu’il convenait d’éviter ! Aliénor le dévisage sans ciller, elle se tait d’un coup, ne fulmine plus. Et Louis VII de s’attirer cette réplique inattendue :

- Tes droits d’époux ? Lesquels ? Tu ferais bien de les vérifier, tes droits d’époux, car notre mariage est frappé de nullité. 

Le roi en demeure muet de stupeur. Mais l’hébétude ne dure chez lui que le temps de se rappeler qu’il est roi. Il se lève et, sans un mot, coupe court à l’entretien. Il quitte la pièce et se dirige vers une terrasse, suivi de Thierry Galéran.

Ils sont seuls. La ville d’Antioche s’étale à leurs pieds. Tout au loin s’élèvent, majestueuses, les hauteurs du Djebel-Akra. Le roi se tourne vers son conseiller :

- Qu’est-ce qu’on fait ? 

L’eunuque devenu Templier ferme les yeux, se concentre. Dans son cœur gronde toute la haine accumulée contre celle qui l’a traîné dans la boue. L’heure de la revanche sonnerait-elle enfin ? Il parle d’un ton neutre, sans passion :

- La seule voie qui s’impose à votre majesté est la fermeté. 

 

Aliénor, qui connaît l’obstination butée de son époux, est folle de rage. Il ne changera pas sa position d’un iota ! Elle donne congé à ses servantes et s’enferme dans ses appartements avec son amie Cécile.

- Est-ce vrai, ce que l’on raconte ? s’enquiert celle-ci. On m’a dit que nous partons à Jérusalem !

- Tous ces dires sont vrais : l’armée quitte Antioche. Mais ce sera sans moi. Il veut que je le suive, de gré ou de force, comme si j’étais sa servante. J’ai dit non, comme il sied à mon rang. Dis-toi bien que jamais je ne cèderai ! De toute façon, je vais le quitter, c’est décidé.

- Quitter Louis ? Tu ne peux pas, grand Dieu, ce serait péché !

- Non, le péché serait de rester avec lui. J'en parlé  à mon oncle, qui en a référé à l’envoyé du pape ; en grand secret, bien sûr. Eh bien, il nous a confirmé que le droit canonique interdit le mariage entre cousins jusqu’au huitième degré, ce qui est notre cas. Cela veut dire que Louis et moi, au regard du Droit Canon, ne sommes pas mariés, car mon arrière-grand-mère était cousine au second degré avec son arrière-grand-mère à lui. Notre mariage est donc nul.

Cécile laisse pendre son menton, car à ce compte-là…  plus personne ne peut se marier ! Mais bon, Aliénor a ses raisons. Une chose est sûre : son amie a besoin d’elle, pas question de la laisser tomber !

Ce soir-là, elle fait dire à Adhémar, son époux, qu’elle ne partagera pas son lit, qu’elle reste avec la reine. Ce dont Aliénor lui sait gré, car elle a besoin de parler.

Elles s’endorment tard, dans le même lit, après avoir tourné en tous sens les conséquences de la séparation royale.

Le lendemain matin, bien avant le déjuc[4], elles sont réveillées par un grand bruit de pas et de bouterolles[5]. Une servante se précipite chez la reine :

- Les soldats lèvent le camp, nous partons à Jérusalem ! 

Aliénor et Cécile sautent du lit.

- Qu’est-ce qu’on fait ? s’affole Cécile.

Aliénor regarde le ventre de son amie :

- Rien de nouveau ? 

- Moi ? Non, rien, c’est de toi, qu’il s’agit, pas de mon ventre ! Qu’est-ce que tu as décidé ?

- Je reste.

- Dans ce cas, je reste aussi.

- Et Adhémar ?

- Adhémar ? Qui te dit qu'il n'est pas cousin au 7ème degré ? A y regarder de près, son arrière-grand-mère et mon arrière-grand-père étaient frères de lait !

- Elles s’esclaffent.

 

Soudain, Louis VII entre en trombe dans la chambre.

- On part ! lance-t-il.

Aliénor soutient son regard.

- Toi, peut-être. Moi, je reste à Antioche.

Il y a un court silence. Adhémar et une demi-douzaine de chevaliers attendent sur le seuil.

- On part ! répète le roi.

- Je reste !

Nouveau silence. Puis, calmement, Louis VII se tourne vers Adhémar :

- Puisqu’elle persiste dans son refus, tu vas me l’empoigner de force ! 

Adhémar hésite, puis fait un pas en avant.

Alors que nul ne s’y attend, Cécile s’interpose entre son mari et la reine :

- Je te préviens, Adhémar, si tu touches à mon amie, moi, tu ne me touches plus d’un an ! 

Le roi fronce les sourcils, puis lève un index sentencieux :

- Cécile, mesure tes paroles ! Il n’est bonne épouse que si elle se donne à son homme ! Tiens-toi pour dit que si Adhémar ne touche pas ton ventre, il en touchera d’autres. Ce ne sont pas les pucelles qui manquent en ce pays ! 

Cécile se fige. Elle voudrait sortir ses griffes, mais on ne répond pas au roi!

- Laisse Cécile tranquille ! bondit Aliénor. Et dis-toi bien que jamais un homme ne mettra la main sur moi. Je te suivrai, puisque je me vois contrainte d’obtempérer, mais sache que je n’oublie jamais. J’aviserai en temps voulu des suites que je donnerai à cet affront.

 

Les Français quittent Antioche dans la matinée, sans que le roi autorise quiconque, y compris son épouse, à prendre congé du prince Raymond.[6]

 

 

[1] A l’époque, on ne disait pas les « croisés », mais les « Francs ».

[2] Une lieue, à cette époque, vaut approximativement quatre kilomètres.

[3] Bataille au cours de laquelle les Turcs frappent sévèrement l’armée franque (6 janvier 1148). On devait en rendre responsable Geoffroy de Rancon, vassal d’Aliénor, qui commandait l’avant-garde.

[4] Heure à laquelle les poules quittent leur perchoir.

[5] Garniture métallique fixée au bout d’un fourreau d’épée pour empêcher la pointe de le percer.

[6] Authentique.

 

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