Le blog de Ramon BASAGANA

Juillet 1947. Un vieux steamer des Grands-Lacs rebaptisé Exodus, vogue vers la Palestine avec 4500 rescapés des camps d’extermination. Arrivé au large de Haïfa, la marine de guerre britannique l’éperonne sauvagement. L'affrontement est sanglant, il y a des blessés, des morts... Débute alors une impitoyable bataille médiatique, la première du XX° siècle. C’est le thème de mon 5° roman : « Les amants de l’Exodus ».

Aliénor d'Aquitaine et le jeune émir arabe.

 

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Jérusalem, palais de la reine Mélisende, septembre 1148.

 

Une chaude matinée d’été.

La fenêtre est grande ouverte, la chambre vaste et lumineuse. Malgré le soleil qui pénètre d’abondance jusqu’au pied du lit, le regard d’Aliénor est sombre : il ne quitte plus le visage blême de Cécile de Hautecour. Avigaïl, une Juive que les femmes de Jérusalem sollicitent dans les mauvaises gésines[1], applique des emplâtres frais sur le ventre brûlant de fièvre de la malade. De temps à autre elle hoche la tête. Cécile va mal : jambes enflées, teint pâle comme la cire et ventre déjà si gros, que l’accoucheuse ne voit pas comment elle pourra tirebouchonner sans provoquer d’affligeants dégâts.

Au grand crève-cœur de la reine, aucun médecin n’a su trouver remède au mal qui ronge son amie. Sancho, un jeune savant en provenance de Cordoue et qui a appris la médecine chez les Arabes d’Al-Andalous, a fait comprendre qu’il fallait commencer à prier : Votre amie ira peut-être à terme, mais elle ne survivra pas. Elle a enflé trop vite.

Soudain, alors que la matrone palpe le ventre de Cécile, un tumulte arrive de la rue, une sorte de clameur. Aliénor tourne les yeux vers la fenêtre et soupire avec agacement. Ce que les Orientaux peuvent être bruyants !

- Qu’est-ce que c’est ? s’enquiert la malade d’une voix faible.

- Rien, une bousculade à cause du marché tout proche, répond Aliénor. N’est-ce pas, Avigaïl ?

- Oui, Majesté.

Aliénor esquisse un sourire, puis elle se tourne à nouveau vers la rue. Elle sait pourquoi ces gens courent. Un messager est arrivé tôt ce matin : il lui a appris que Nour-Ed-Dine a contraint les croisés à lever le siège de Damas.

- Les cavaliers turcomans se sont abattus sur nous comme des sauterelles, a-t-il raconté. Ils nous ont criblé de flèches et se sont dérobés aussi prestement qu’un vol d’étourneaux.

Aliénor a haussé un sourcil : Dérobés à vos coups ?

- La situation était à ce point désespérée, que le roi Louis, votre époux, a fait battre la retraite.

- Sans combattre !?

L’émissaire n’a pas su quoi répondre. Il a bredouillé des bouts de phrase :  « Divergences entre Templiers et croisés… échec d’un assaut… résistance des Damascènes… »

Aliénor n’a pas voulu en savoir davantage, elle était folle de rage. Tout cela parce que le roi et l’empereur d’Allemagne n’ont pas voulu m’écouter ! Quand les hommes vont-ils comprendre que l’intuition des femmes est leur plus sûr bouclier contre les égarements de leur sottise ?

La rumeur enfle dans la rue. L’avant-garde arrive ! crient des voix surexcitées. Vivement qu’Adhémar nos revienne! soupire Aliénor.

Alors que le tumulte s’éloigne vers les remparts, un héraut pousse le battant de porte puis, sans se préoccuper de la malade, se plante au milieu du seuil et annonce la reine Mélisende. La souveraine arrive presque aussitôt, entourée de sa suite. Au contraire d’Aliénor, qui se contente d’une escorte discrète, la reine de Jérusalem ne se déplace jamais sans une cour nombreuse et empressée. Elle regarde le lit, fait une grimace et cingle vers l’épouse du roi de France, qu’elle entraîne vers la fenêtre.

- Comment va notre amie ? A-t-elle déjà accouché ?

- Toujours pas ! répond Aliénor avec une pointe d’agacement, car elle déteste les questions stupides. Cette courge ne voit-elle pas que le ventre de Cécile est aussi gros que le dôme du Temple ? Sancho ne lui a-t-il pas expliqué qu’elle est enflée parce qu’elle est malade, qu’elle ne va pas accoucher de si tôt ?

La reine de Jérusalem baisse la voix : Est-ce que tu es au courant ?

- Au courant de quoi ?

- Pour Adhémar.

- Qu’est-ce qu’il a, Adhémar ?

- Disparu, peut-être mort !

Aliénor se fige. Le messager ne lui a absolument pas parlé du mari de Cécile !

Une tourterelle roucoule sur un rebord de fenêtre, sa femelle s’envole dans un grand bruit d’ailes. Aliénor se sent prise de vertige, mais n’en laisse rien paraître. Elle se tourne vers la reine de Jérusalem : Raconte !

Mélisende a les yeux qui pétillent. Depuis que l’étrier d’un cheval fou a occis le roi Foulques, son époux, elle raffole des émois qui mènent à malemort.

- Adhémar est parti en éclaireur avec une unité de 12 chevaliers, une unité d’élite. Ils ne sont jamais revenus. Lorsque nos troupes sont arrivées au lieu-dit La Fontaine de l’Esclave, non loin du Puits de Jacob, elles ont trouvé douze corps nus et mutilés. Des corps sans tête. Cet ignoble forfait a été commis par les Banu-Kilâb. Ils ont emmené les douze têtes comme trophée, c’est une coutume de chez eux. Or, l’unité comportait treize chevaliers. On ignore si le corps manquant est celui d’Adhémar ou de l’un de ses hommes.

- Les Banu-Kilâb ? répète Aliénor, surprise.

Mélisende se tourne vers le dôme du Temple, inondé de soleil.

- Oui, la tribu de Salamah Ibn Al-Yanis, l’ami de Cécile.

- L’ami de Cécile !?

- Mais oui, tu n’es pas au courant ? Cécile a eu une aventure avec l’émir de Shadar !

Aliénor laisse pendre son menton. Mélisende a une mou en coin vers le lit, baisse la voix : On chuchote que Salamah Ibn Al-Yanis pourrait être le père de l’enfant.

Aliénor ne répond pas, mais sent la colère monter. Ainsi, la rumeur qui l’a d’abord accusée d’avoir fauté avec son oncle Raymond, charge à présent Cécile ! Elle n’ose imaginer ce que le roi et les barons feraient si, au lieu de nommer Cécile, la rumeur vilipendait la reine au sujet de l’émir ! Par quelle ignoble traverse les langues fourchues en sont-elles venues à salir son amie ?

- Cela ne nous dit pas ce qui est arrivé à Adhémar ! lance-t-elle de ce ton qu’elle affectionne et qui fera sa force tout au long de ses soixante ans de règne.

- Non, personne ne sait, sauf l’émir de Shadar, bien sûr.

Il y a un silence, interrompu par une quinte de toux. Une servante approche un bol de tisane des lèvres de Cécile. Aliénor compte machinalement les gorgées. Elle pense au jeune Al-Yanis avec un pincement au cœur. Il lui avait parlé des Banu-Kilâb, sa tribu : Des guerriers redoutables s’il en est, mais respectant les lois de la guerre. Il ne lui avait pas dit qu’ils tranchaient la tête de leurs ennemis et qu’ils s’en servaient comme des trophées ! D’ailleurs, il ne voit pas Salamah Ibn Al-Yanis en train de trancher la tête de qui que ce soit !

- Est-ce qu’ils ont demandé une rançon ? s’enquiert-elle.

- Non.

Tout a été dit. Aliénor sait qu’il ne servira à rien de palabrer, il faut agir !

- Je vais envoyer un émissaire aux Banu-Kilâb.

- A Salamah Ibn Al-Yanis, tu veux dire !

Aliénor soutient le regard de Mélisende : Aux Banu-Kilâb.

Puis, d’un ton qui ne laisse aucune place aux tergiversations : A qui puis-je me fier pour mener à bien ce dessein ?

Mélisende montre le dôme inondé de lumière :

- Les Templiers, bien sûr !

Aliénor se contente d’un battement de cils. Son plan est déjà prêt.

 

 

 



[1] Accouchement.

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