Le blog de Ramon BASAGANA

Juillet 1947. Un vieux steamer des Grands-Lacs rebaptisé Exodus, vogue vers la Palestine avec 4500 rescapés des camps d’extermination. Arrivé au large de Haïfa, la marine de guerre britannique l’éperonne sauvagement. L'affrontement est sanglant, il y a des blessés, des morts... Débute alors une impitoyable bataille médiatique, la première du XX° siècle. C’est le thème de mon 5° roman : « Les amants de l’Exodus ».

L'AUTRE HISTOIRE DE JOB

 

C’est l’histoire de Job.

Une histoire sombre.

 

Job est Lorrain. Il a 14 ans quand il quitte volontairement l’école pour les hauts-fourneaux.

 

Son père est soudeur chez WENDEL   comme  le grand-père. Très bien vu, une force de la nature.  

"La force de la nature" meurt à 50 ans d’un cancer du poumon.

A l’époque, le véritable responsable du cancer du poumon est le tabac. Soudure,  émanations toxiques, facteurs professionnels ? ça c’est bon pour les médecins « rouges ».  Les vrais médecins, les autres, les non subversifs, savent que pour lutter contre le cancers du poumon, il suffisait d’augmenter le prix du paquet de cigarettes

 

 

"La force de la nature" meurt donc d’un cancer du poumon.

 

Et Job est embauché dans les aciéries WENDEL.

Mais comme il est trop jeune – pensez donc, 14 ans ! –  on lui confie le poste de commissionnaire. Il porte le courrier à l’aciérie, au laminoir, aux hauts-fourneaux.

 

 « Je ne vous dis pas comme j’avais peur quand je traversais la petite passerelle au-dessus de la fonte qui coulait à 1100° ! »

 

 

(Haut-fourneau de Joeuf Sarcilor, Conservatoire de la photo) 
C'est là que des générations de JOB ont  travaillé.


A 16 ans, on l’engage au laminoir, à la fabrication de rails de chemin de fer.

Le bloom – c’est-à-dire la barre d’acier – mesure 20 m de long et arrive sur le train à rails à une température de 950°. Pour fabriquer les rails, il faut passer le bloom dans trois cannelures différentes. Job ripe (glisse) le rail tout rouge dans les trois cannelures à l’aide d’une barre à mines de 1m50 de long. Elle pèse 35 kg.  Une rampe d’arrosage permet de refroidir le métal.

 

« C’était tellement chaud, que j’étais obligé de tremper la barre à mines dans l’eau toutes les demi-heures pour la refroidir ! »

 

Les pieds sont exposés à une température qui avoisine les 100°. Job les trempe dans l’eau pour les refroidir. Il porte un pantalon, une veste, des gants en amiante.

 

Le bruit est infernal.

 

A 18 ans, on lui propose de conduire les ponts roulants. Il accepte.

 

« C’était moins fatiguant que le laminoir, mais au-dessus du blooming il y avait de la poussière, de la vapeur, de la graisse, de la calamine, du souffre… »

 

La cabine est recouverte de plaques d’amiante. Job passe en permanence la tête hors de la cabine, au-dessus de la cage de laminage.

 

Le bruit est encore plus infernal qu’au laminage.

 

 

« Pour « faire glisser le lingot », on utilisait des graisses minérales à 1000°. Lorsque  je prenais ma douche, l’eau coulait toute noire et quand je toussait, je crachais également noir »

 

A 27 ans, il demande sa mutation à Fos sur Mer.

Le paradis !

Oui, pour Job, comme pour la plupart de sidérurgistes lorrains, descendre dans le Sud, c’est le paradis !

 

 

 

( C'était en 2008. La radio venait d'annoncer la fermeture d'Arcelor-Mittal pendant deux mois. J'avais le coeur gros, sombre, comme le ciel.)



Il devient « lamineur-opérateur » au skin-pass.

 

Le Skin-pass est un laminoir de surface qui répare les défauts des bobines. Il permet de rebobiner, de planer la surface des tôles.

 

« On utilisait une huileuse pour graisser les bobines : une machine de 2 m qui pulvérisait des huiles minérales, si bien que pendant le graissage, on travaillait dans un véritablbrouillard d’huile. Quand disparaissait le brouillard d’huile, venait la poussière de calamine. »   

 


Et au milieu de ces vapeurs, le bruit.

Des pointes à 150 décibels.

 

« On ne pouvait pas porter de casques sur les oreilles, car il fallait parler entre opérateurs, par exemple :

-       ATTENTION ! Bobine trop longue !

-       ATTENTION ! Il faut couper ! »

 

Parfois, il faut découper la tôle au chalumeau.

 

«  J’étais un bon soudeur. Quand il y avait du découpage ou du soudage à faire, j’étais toujours volontaire. »

 

En 2005, après 40 ans de bons et loyaux services, Job demande sa retraite et l’obtient (Loi Fillon). 172 trimestres de cotisation. Il mérite un peu de repos, notre Lorrain, sous le beau soleil de Provence !

 

Sauf que la machine est grippée, et comme il est à la retraite, il ne peut plus graisser les engrenages dans les brouillards d’huile :

 

-       En 2006 on diagnostique un cancer des cordes vocales.

-       En 2007 un cancer du rein.

-       Toujours en 2007 une surdité majeure.

-       En 2008 une pleurésie du poumon droit dans un contexte d’exposition à l’amiante.

-       Toujours en 2008 un cancer de vessie.

 

Chacun de ces cancers a une origine professionnelle avérée, notre équipe (APCM) l’a démontré.

 

J'ai écrit cet article en 2008. Il m'a paru bon de le ressortir.

 

Savez-vous que des « JOB » il y en a légion en France?

 

-       Que leurs cancers des cordes vocales et leurs cancers du poumon sont attribués 9 fois sur 10 à la cigarette ?

-       Que leurs cancers du rein et leurs cancers de vessie sont attribués « au hasard » ?

-       Que leur surdité est considérée le plus souvent comme un malheureux handicap lié à l’âge ?

-       Que même en multipliant par dix le prix du paquet de cigarettes nos amis « Job » feront un jour ou l’autre un cancer de gorge ou de poumon ?

 

 

Note : je ne fume pas et je déconseille la cigarette.
 

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