Le blog de Ramon BASAGANA

Juillet 1947. Un vieux steamer des Grands-Lacs rebaptisé Exodus, vogue vers la Palestine avec 4500 rescapés des camps d’extermination. Arrivé au large de Haïfa, la marine de guerre britannique l’éperonne sauvagement. L'affrontement est sanglant, il y a des blessés, des morts... Débute alors une impitoyable bataille médiatique, la première du XX° siècle. C’est le thème de mon 5° roman : « Les amants de l’Exodus ».

L'AN MIL AUX ATH-YENNI (Beni-Yenni)


couverture-1

 

 

Extrait du « Roman de l’an mil ».


Cette fiction, historique et fantastique à la fois, raconte l’histoire de deux enfants juifs (Alcym et Rébecca) dont le père, Samuel de Tolède, médecin personnel du calife de Cordoue, a été assassiné en Gaule.

L’épisode ci-après se déroule aux At-Yenni (Béni-Yenni) en l’an 990.

 

13.

  

Le sentier montait en zigzaguant, bosselé, tassé par les sabots des ânes. Emmitouflés dans leurs burnous, couverts de boue, les trois cavaliers avançaient prudemment, par crainte de partir en glissade. Le mari de Ouardia avait fini par accepter – à contre-cœur –  l’idée qu’un autre homme que lui puisse toucher l’intimité de sa femme. A vrai dire, il n’avait pas eu le choix : tous ses frères travaillaient chez Mohand et lui-même dépendait financièrement de son beau-père. La sentence du marin était tombée comme un couperet : « Si Ouardia meurt, il n’y aura plus aucun lien entre ta famille et la mienne ».

La pluie fine qui les avait escortés une partie de la nuit venait à peine de s’arrêter. Un couple de chacals traversa le sentier, effarouchant la jument, qui s’ébroua. Alcym lui tapota l’encolure avec une sorte de tendresse respectueuse : « Tu es la plus belle jument du monde ! » 

 Il n’avait jamais tenu les rênes d’une monture aussi légère, aussi élégante et rapide ! Une arbalète et un carquois pendaient aux arçons de sa selle. « Ne pars jamais sans ces accessoires ! » avait insisté Saadi en les lui tendant.

Ils franchirent Tassaft-Ouguemoun –  un village construit autour d’un chêne, au sommet d’une colline –   et empruntèrent la mauvaise route qui mènait aux At-Yanni. Une bouffée d’air froid leur fouetta le visage. At-Larba, l’un des villages de la tribu – connu pour ses forges et ses ateliers d’armes – se dressait, puissant et austère, sur le plus haut sommet de la chaîne. Mohand lui expliqua que les habitants de ces contrées sauvages se groupaient – depuis la nuit des temps –  sur les pitons. « Pas plus les Romains, que les Carthaginois ou les Arabes, n’ont pu nous déloger ! » ajouta-t-il en parcourant du regard la kyrielle de villages, posés comme des coiffes, sur les crêtes du massif.

At-Larba frappa Alcym par la sobriété de ses constructions et la disposition des rues, concentriques autour du sommet. Un chemin bien entretenu contournait les habitations: Mohand lui expliqua qu’il permettait aux voyageurs n’ayant pas affaire dans le village d’aller leur chemin sans y entrer.

Lorsqu’ils passèrent sous l’arche de la Tajmaât[1], des chiens se mirent à aboyer. Le village dormait. Mohand et Aflah descendirent de leur monture ; Alcym les imita. Le marin expliqua  que l’entrée du village était sacrée. Il récita alors à haute voix :

Sslam n-Nbi fellawen, ay iâasasen illan da !

(Que la paix du Prophète soit sur vous, ô Saints qui habitez en ces lieux !)

Ils grimpèrent par une ruelle étroite en direction du sommet, puis bifurquèrent vers la gauche. La maison d’Aflah, plongée comme toutes les autres dans le silence des fins de nuit, occupait le fond d’une impasse.

Le maître des lieux déplaça un moellon et passa la main derrière une imposte. Un bruit mât de penne en bois qui s’abaisse et la porte tourna sur ses gonds. Elle ouvrait sur une petite cour intérieure assez vaste pour abriter les trois montures. Plusieurs maisons donnaient sur cet espace clos. Habdah hennit, des serrures grincèrent, il y eut des voix de femme, une torche.

 

Ouardia gisait sur une couche à même le sol, recouverte d’une couverture en laine. Son front était pâle, trempé de sueur. Ses yeux, enfoncés dans les orbites, avaient perdu tout éclat. Complètement indifférent aux femmes qui gémissaient dans un coin, Mohand s’agenouilla près de sa fille, prit les mains exsangues et les porta à ses lèvres. De grosses larmes roulèrent sur ses moustaches. Ouardia ouvrit péniblement les yeux et une étincelle se faufila hors de ses pupilles pour se muer en sourire. La petite main serra imperceptiblement les gros doigts.

Puis l’étincelle s’évanouit dans la nuit, la petite main devint flasque et les yeux se révulsèrent. Lorsque des soubresauts épars soulevèrent la poitrine de sa fille Mohand fut pris de vertige et son hurlement glaça le sang des femmes.

Quelques minutes avaient suffi pour que les voisines envahissent la pièce. La qibla s’approcha du pirate : « Dieu m’est témoin que j’ai tout fait pour sauver ta fille. Il faut me croire, Si-Mohand ! »

- Je te crois, Melha. De toute façon, que sommes-nous pour contrer les desseins d’Allah ?

Alcym posa une main sur l’épaule de Mohand. Il se sentait sincèrement touché par la souffrance de cet homme rude, redoutable et redouté, qui réagissait comme tous les pères du monde devant la mort de leur fille.

Il palpa le manuscrit de Brédalinda, puis l’étui en cuir contenant les instruments médicaux qu’il avait lui-même taillés. Le contact de ces objets lui fit du bien. C’est avec ce livre et ces instruments qu’il savait pouvoir construire son avenir et celui de sa sœur.  

Nonobstant sa jeunesse et son inexpérience, il se sentait capable de mener à bien les gestes qui pouvaient sauver Ouardia. Certes, il connaissait par cœur le chapitre sur la délivrance manuelle, mais la certitude de pouvoir guérir la fille de Mohand venait d’ailleurs. La veille, alors que le soleil se couchait derrière les cimes et que les bas flancs des montagnes se teintaient de bleu sombre, un rapace aux couleurs d’Afrique avait tournoyé très bas au-dessus des montures.  Un souffle puissant avait aussitôt pris possession de son corps. Il savait que l’esprit de Samuel de Tolède, son père, était en lui.

Il se pencha à l’oreille de Mohand : « Ordonne aux femmes de sortir. Je veux qu’on nous laisse seuls, ta fille, Melha et moi. »

La belle-mère voulut rester, mais Alcym se montra inflexible. Et comme « la vieille » se raidissait, Mohand répéta que ce jeune homme était le fils d’un grand médecin de Cordoue et qu’il fallait le laisser faire. Devinant que le marin commençait à s’énerver, deux voisines poussèrent  l’encombrante belle-mère vers la cour.

Melha referma la porte et s’approcha du jeune étranger. Elle le trouvait avenant et de surcroît fort mignon, mais elle ne voyait pas en quoi sa présence pouvait changer le cours des choses. Depuis trente ans qu’elle pratiquait des accouchements, elle n’avait jamais vu une seule femme survivre à une mauvaise délivre. Non, Ouardia n’avait aucune chance de s’en sortir.

Elle poussa un soupir et suivit, d’un regard las, les gestes d’Alcym.

Celui-ci avait relevé la robe de Ouardia et lui écartait les cuisses. Une odeur nauséabonde le prit à la gorge, mais il ne se laissa pas impressionner, car il en connaissait la cause. Les mots d’Ibn-Hawqual lui vinrent à l’esprit: « Si le placenta reste prisonnier de la matrice  et que le médecin ne le délivre pas manuellement, il se décompose sur place et la malade meurt. »

Sur les instructions d’Alcym, Melha imbiba une éponge de mandragore et de haschisch, puis elle en découpa deux morceaux : « Le livre dit qu’il faut introduire les morceaux dans les narines, moyennant quoi la patiente dort et on peut l’opérer sans qu’elle souffre. »

Il retroussa ses manches et approcha sa main droite de la vulve de la jouvencelle, les cinq doigts serrés l’un contre l’autre, de façon à former un cône. Ses gestes étaient précis, sûrs. Il réalisa soudain qu’il touchait le sexe d’une femme pour la première fois de sa vie et un frisson lui parcourut le dos. Il allait s’attarder sur cette découverte lorsque sa main échappa à son contrôle et pénétra dans la mystérieuse cavité. Lui qui n’avait jamais vu de femme nue – hormis sa sœur et parfois Godelaine – donnait l’impression de parfaitement connaître l’intimité du corps féminin. C’était comme si une main expérimentée guidait la sienne. Il eut alors la vision fugace du rapace aux couleurs d’Afrique et il se laissa porter par le flux impétueux de gestes qui lui échappaient et qui drainaient le mal hors du ventre de Ouardia.

Une odeur insoutenable emplit la pièce, mais pas plus Alcym que Melha n’en avaient cure. La qibla contemplait, ébahie, ce jouvenceau à peine sorti de l’enfance, qui osait envoyer sa main quérir les morceaux de délivre. Soudain, elle le vit se saisir d’une sorte de cuillère en bois dans l’étui qu’il portait à sa ceinture.

- C’est un racloir que j’ai moi-même façonné pour soigner les brûlures d’un ami, fit-il en émaillant son mauvais berbère de mots arabes.

Il introduisit l’outil délicatement dans le corps de la malade et se mit à gratter méthodiquement, de proche en proche, depuis le fond de la matrice jusqu’à sa béance. Au bout d’un long moment, la cuillère donna un  crissement au contact de la paroi.

- C’est fini ! déclara Alcym. Maintenant, il faudrait rincer avec une décoction de dbag, l’écorce du chêne vert !  S’il te plaît, Melha, va demander aux femmes de préparer ça.

La qibla entrebâilla la porte et donna ses instructions.

Elle s’approcha ensuite de taârict, une sorte de soupente dans laquelle se trouvaient entreposées les provisions et un certain nombre d’outils. Elle se hissa sur la pointe des pieds, saisit une faucille, un tamis et une quenouille. Alcym, qui était en train de prendre le pouls de la malade fronça les sourcils, intrigué.

- Maintenant que tu l’as guérie, nous devons conjurer les mauvais esprits, expliqua-t-elle en posant les outils sur le ventre de Ouardia.

Il s’écarta respectueusement.

Elle prit la faucille et la promena au-dessus du pubis, de droite à gauche, dans le sens du soleil, tout en récitant :

Akken ad ikker weqcic i-lecγal bbw-uxxam

( pour que le garçon s’adonne tôt aux travaux des champs)

Elle reposa la faucille, saisit le tamis et la quenouille, décrivit, pour chacun des deux objets, trois cercles au-dessus du ventre de la malade. Puis, elle tira de sa poche une pincée de sel, qu’elle jeta aux quatre vents :

Akken at-tmeleh deg-gilsis, di lecγal-is, di zzin-is

(pour qu’elle ne soit fade ni dans ses propos, ni dans ses gestes, ni dans sa beauté)

Intrigué par toutes ces incantations Alcym s’enquit de leur signification.

- D’habitude je pratique ces choses-là sur le nouveau-né, expliqua Melha. Comme le premier de Ouardia est mort-né, je pressens qu’il faut conjurer le sort en anticipant sur les enfants à venir.

Elle reprit les outils et les replaça dans la soupente.

 

Le soleil était déjà haut lorsque le jeune homme, épuisé mais radieux, traversa la cour pour rejoindre Mohand sous l’asqif[2] : « J’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir, fit-il. Demain, inch’Allah, la fièvre va tomber ! »

- Inch’Allah!

Et la fièvre chuta.

 

Le soleil du lendemain se leva sur une demeure en joie. Ouardia allait mieux. Elle avait soif. Melha lui donna à boire du lait de chèvre, ce qui la ragaillardit vaillamment ; vers midi, elle demanda à se lever.

Les exploits du jeune étranger ayant fait le tour de la tribu, on se précipita aux At-Larba pour le voir de près et, surtout, pour le consulter. Quelqu’un ayant raconté que le père d’Alcym était médecin à Cordoue, il ne fit bientôt plus de doute pour personne que ce jeune homme était le propre « médecin du calife » ! 

Pas plus Melha que Mohand ne cherchèrent à démentir la rumeur.

Alcym consulta toute la journée. Un peu avant le coucher du soleil, Mohand apparut sur le seuil, engoncé dans son burnous : « Viens, on va faire un tour jusqu’à tajmaât[3]. J’ai à te parler. »

Ils croisèrent des femmes qui charriaient d’énormes cruches d’eau, des hommes tirant leurs ânes par la bride… Alcym se sentait chez lui. Le tintement d’un marteau sur une enclume lui renvoya l’écho des forges de Tolède. Les visages d’Abishag, de son père, de Rébecca… se bousculèrent avec douceur. Il sourit : que ce soit à Tolède, à Amfos ou ici, dans cette contrée sauvage, le rythme du martèlement était toujours le même : un coup long et une ribambelle de petits chocs, fer contre fer, jusqu’à épuisement des sons.

- Tu penses à ta sœur, n’est-ce pas ? fit Mohand.

- Non, mentit Alcym.

- C’est d’elle que je voulais t’entretenir.

Le pirate s’arrêta et fixa son jeune ami.

- Après ce que tu as fait pour ma fille, il serait mal venu de te refuser quoi que ce soit. Et pourtant, vois-tu, je n’affranchirai pas Rébecca.

Le jeune homme l’écoutait en silence. Il éprouvait le plus grand respect pour ce marin droit comme le maître-mât de ses bateaux, rude comme les chênes des At-Yanni, qui parlait comme les sages d’Orient et avait pour Ouardia les mêmes faiblesses que Samuel pour Rébecca.

- Réfléchis, poursuivit le pirate. Si je libère ta sœur, il te faudra la marier avec l’un des aventuriers qui traînent de par ici. Ou, pire, avec l’un de ces malappris qui peuplent l’autre rive. Les premiers vont l’engrosser et en faire une veuve, les seconds vont l’engrosser aussi et la traiter en esclave, comme mon bâté de gendre.

- C’est le lot de toutes les filles, se risqua Alcym.

- Rébecca mérite mieux. En la vendant à Abdelmalik, le fils d’Almanzor, je lui ouvre toutes grandes les portes de Cordoue.

Une fois de plus, le jeune homme trouva qu’il avait raison.

Il n’y avait personne à la tajmaât. Ils s’installèrent sur un banc de pierre. Mohand parla de Bagdad, de ses palais, d’un certain Abou l-Qâcim, qui n’avait pas son pareil pour opérer les yeux. Alcym ne perdait pas un mot : son père avait déjà prononcé ce nom devant lui. Mohand ajouta que l’école de médecine de Bagdad était la plus prestigieuse au monde.

- Viens avec moi, poursuivit-il. J’ai besoin d’un médecin pour soigner ma cargaison d’esclaves. Une fois à Bagdad, je te présenterai à des amis juifs. Tu pourras t’inscrire à l’école de médecine et devenir aussi célèbre que Samuel, ton père ! Quant à Rébecca, elle prendra la route de Cordoue. Elle n’a plus besoin de toi.

Et comme un nuage sombre voilait le regard d'Alcym: « Les sentiers de notre destin sont faits d’une multitude de carrefours. Jour après jour, chacun nous croque des êtres chers. C’est comme ça, nous revoyons rarement ceux qui empruntent d’autres chemins que les nôtres. »

Melha vint à passer par-là et les salua.

- Un épervier plane au-dessus du village, commenta-t-elle. Son plumage est étrange. J’en ai jamais vu des pareils, de par chez nous.



[1] Construction sous laquelle a lieu l’assemblée du village.

[2] Sorte de sas entre la rue et la cour intérieure. Des banquettes latérales (idekkwanen)  permettaient d’y tenir réunion.

[3] Lieu d’assemblée, sorte de préau à l’entrée du village.


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