Le blog de Ramon BASAGANA

Juillet 1947. Un vieux steamer des Grands-Lacs rebaptisé Exodus, vogue vers la Palestine avec 4500 rescapés des camps d’extermination. Arrivé au large de Haïfa, la marine de guerre britannique l’éperonne sauvagement. L'affrontement est sanglant, il y a des blessés, des morts... Débute alors une impitoyable bataille médiatique, la première du XX° siècle. C’est le thème de mon 5° roman : « Les amants de l’Exodus ».

ALIENOR D'AQUITAINE ET SES AMOURS COUPABLES

alienor d aquitaine 

 

 

Le 19 mars 1148 débute l’une des légendes –  et l’une des rumeurs ! –  les plus tenaces de l’Histoire des Croisades.

 

De quoi s’agit-il ?

 

Les chroniqueurs suggèrent, sans véritablement l’affirmer, qu’Aliénor d’Aquitaine aurait eu des faiblesses pour son oncle Raymond de Poitiers, prince d’Antioche.

Entendons par « faiblesses » : des amours coupables.

 

Qui est Raymond de Poitiers ?

 

C’est le frère cadet de Guillaume, duc d’Aquitaine, père d’Aliénor.

Raymond et Aliénor, qui ont pratiquement le même âge, ont passé leur enfance et leur adolescence ensemble, tantôt en cour de Poitiers, tantôt au palais de l’Ombrière, à Bordeaux… entourés de troubadours.

A l’âge de quinze ans, Aliénor épouse Louis VII, et devient reine de France.

Raymond, lui, part à Antioche, au nord du royaume de Jérusalem.

 

C’est là que tout commence.


Aliénor et son époux débarquent à Antioche à la tête d’une armée de 70.OOO hommes.

C'est la Deuxième Croisade.

Ils ont traversé les Balkans, Constantinople, l’Asie Mineure…

Aliénor a 25 ans.

Raymond à peine la trentaine.

Ils ne se sont pas revus depuis dix ans.

 

Que s’est-il passé ?

Ont-ils vraiment... euh...

Pourquoi ne pas fermer les yeux et… tenter d'imaginer ?

 

*

 

Principauté d’Antioche, 19 mars 1148

 

- Ils sont là ! crient des bandes de gamins en se ruant vers le port.

Après dix mois de longue errance à travers les Balkans et l’Asie Mineure, l’armée franque arrive enfin en Terre Sainte.

Le petit port d’Antioche bruisse d’allégresse. Une multitude de barques, canots, galères à pont plat, tourne autour des vaisseaux de la flotte royale. Des marins, perchés à l’extrémité des vergues, s’affairent au ferlage des grand’voiles, des esclaves arriment plateformes et traverses aux bétaillères, des écuyers préparent les chevaux.

Sur les quais, la foule en liesse accueille avec d’exubérantes manifestations d’amitié, les chevaliers tout de fer vêtus, qui débarquent des dromons. Soudain, un cri jaillit de la foule, un nom immédiatement repris par des milliers de voix :

Aliénor !

Tous les regards se tournent vers la nef royale. La reine de France, délicieusement drapée de jonquille, majestueuse, éclatante de jeunesse, vient de paraître sur le gaillard avant. Il s’ensuit une incroyable explosion de joie. La foule se déchaîne. Ce ne sont plus que cris, pleurs, bras tendus vers la souveraine ; des femmes hurlent à se pâmer, des jeunes hommes tressautent comme des cabris.

Aliénor a connu des accueils chaleureux en ses terres d’Aquitaine, mais nul triomphe n’est comparable à celui que lui réserve le peuple d’Antioche. Tout en répondant aux acclamations, ses yeux scrutent la foule ; elle se languit de serrer dans ses bras son oncle Raymond. C’est pour lui, en grande partie, qu’elle a entrepris cet interminable voyage.

Elle l’aperçoit d’un coup, au premier rang des officiels, à côté du patriarche d’Antioche, avec sa haute taille, ses longs cheveux blonds, son élégante tunique en soie.

Elle lui fait un signe joyeux de la main. Il répond de sa dextre, essuie furtivement une larme.

Dès que le roi et la reine mettent pied-à-terre, toutes les cloches d’Antioche sonnent à la volée, le patriarche entonne le Te Deum. Faisant fi du protocole, Aliénor omet de chanter et se jette en pleurant dans les bras de son oncle.

Louis VII, qui est pieux et respecte la liturgie, a un regard de reproche. Il ne comprend pas que son épouse se comporte avec autant de légèreté!

Après le Te Deum, qui est un hymne d’action de grâces, le patriarche fait un discours de bienvenue. Pendant qu’il énumère, à grand renfort de qualificatifs, les vertus des souverains français, Aliénor couve son oncle du regard et Louis VII contemple, rêveur, les colonnes de fumée qui s’élèvent au loin, sur les hauteurs du Djebel-Akra : des fumeroles amies ! Il se tourne machinalement vers les eaux de l’Oronte, sur sa droite, fraîches et cristallines, grossies par la fonte des neiges. Antioche, dont il a tant entendu parler, est une cité amie, un havre de paix.

Une page est tournée.

 

Les jours passent.

Le printemps arrive à pas de loup, puis explose, se déchaîne. Eglantiers, orangers, citronniers se parent de myriades de fleurs. Antioche n’est plus que lumière, couleurs, chant d’oiseaux.

Aliénor revit.

Finis les mois d’errance, les chevauchées interminables, les attaques des Sarrasins, le spectacle des morts et des blessés. Place au rêve, aux plaisirs, à la vie !

Elle se découvre fille de lumière et se jette dans la magie orientale sans retenue. Elle se laisse porter par les fastes de la principauté, s’abreuve de son luxe, de sa démesure, de ses mœurs délicieusement libres.

Le bonheur de son oncle est incommensurable. Il la comble  de cadeaux, s’emploie à lui faire oublier les incommodités passées, les mangeries sans goût, donne des fêtes, organise des banquets. Surtout, il invite des ménestrels, tente de recréer l’atmosphère de leur enfance en cour de Poitiers ou au palais de l’Ombrière, à Bordeaux: pendant que les adultes festoyaient, Aliénor écoutait, serrée contre lui, les troubadours raconter des histoires de princes et de princesses au pays des fées.

C’est à ces moments très doux de son enfance que pense Aliénor dès qu’elle retrouve Raymond.

A dire vrai, elle prend grand plaisir en sa compagnie.

Ils se promènent tous les deux dans les jardins, ressassent leurs souvenirs, s’enferment dans le palais pour d’interminables tête-à-tête, oublient même de se rendre aux fêtes qu’ils ont eux-mêmes organisées. L’oncle et la nièce ne se quittent plus.

Elle est belle.

Il est beau.

Grand, mieux fait de son corps qu’aucun de ses contemporains, Raymond les dépasse tous au métier des armes et en science de la chevalerie. C’est l’un des princes les plus séduisants de son temps.

Aliénor, de son côté, est coquette, accorte et de fort joli minois. Elle a de grandes lèvres, des yeux vifs, une chair lisse et ferme, une poitrine généreuse, si avenante et gaie qu’elle sert de point de mire aux moult chevaliers qui fréquentent la cour : « Depuis que je libère mon avant-cœur, confie-t-elle un jour à son amie Cécile, plus personne ne me vise dans les yeux ! »

Raymond a-t-il égaré les siens dans les tourelles de la reine ?

Nul ne sait.

En tout cas, ce qui devait arriver, arrive : l’empressement de l’oncle à satisfaire les vœux de la nièce, les nombreuses promenades qu’ils s’octroient seule à seul, leurs interminables tête-à-tête dans les alcôves du palais, font jaser. Il n’y a guère que son amie Cécile pour croire en l’innocence de ces rencontres : « C’est insouciance de jeunesse et douceur de retrouvailles ! » clame-t-elle à qui veut l’entendre.

Mais personne n’entend.

La rumeur se répand comme feu grégeois : le prince d’Antioche et la reine de France ont une liaison coupable. Et parce que la femme est toujours à l’origine du mal, des voix expliquent que « le diable s’est glissé dans le cœur d’Aliénor. »

 

Sur de telles entrefaites, la reine, qui n’a cure de la rumeur, demande à s’instruire dans les mystères d’Orient. Elle veut connaître par le dedans ce monde arabe qu’on lui a tant dit fascinant, si proche et si lointain à la fois. Son oncle, toujours prévenant, lui présente un jeune émir syrien de passage à Antioche : Salamah Ibn Al-Yanis, que tout le monde appelle Al-Yanis.

Ce prince n’a pas trente ans et parle couramment la langue franque. C’est un chevalier accompli, grand, mince, taillé comme les rocs de sa Syrie natale. Bref, de fort belle prestance. Il appartient à une tribu de redoutables guerriers originaires d’Arabie, les Banu-Kilâb.

La rencontre a lieu dans un salon privé, en présence de Cécile de Hautecour, la jeune confidente d’Aliénor. Dès les premiers mots, le prince Raymond, qui assiste à l’entretien, surprend une étincelle dans les yeux des deux jeunes femmes, une étincelle qu’il connaît bien.

Il soupire. Que peut-il faire d’autre ?

Pour dire vrai, il ne sait quoi penser. Sa nièce n’est pas heureuse, il le sait. Cent fois elle lui a énuméré ses malheurs, raconté ses mauvaises nuits, ressassé qu’elle a l’impression d’avoir épousé un moine. Il lui a répondu qu’elle a droit au bonheur, mais qu’elle est mariée, qu’il y a peut-être des solutions…

Bien entendu, il est au fait des rumeurs ignobles qui courent à leur sujet. Il en a de l’amertume, car il aime Aliénor d’un amour tendre et flamboyant, mais chaste et fraternel, et ce depuis qu’ils sont enfants. Fort heureusement, il a le don, comme Guillaume le Troubadour son père – le grand-père d’Aliénor – , de transformer mésaventures et sombres récits en histoires lumineuses.

L’arrivée de ce prince arabe en est une.

L’entretien se poursuit jusqu’à none[1].

Aliénor et Cécile en ont oublié de manger. Raymond s’excuse de devoir partir, à cause des invités qui attendent la reine. Cécile est sur le point d’ajouter que personne n’attend la reine, mais celle-ci lui fait signe de se taire.

 

Lorsque le lendemain Cécile dit au prince Raymond que sa nièce désire rencontrer l’émir à nouveau, il soupire… pour la seconde fois… et cède. L’ami des troubadours sait que l’amour existe, qu’il a pour nom passion.

Il montre au jeune prince une porte dérobée par où il pourra entrer et sortir sans se faire remarquer.

- Nul ne doit savoir que tu as vu la reine ! prend-il soin de préciser.

- Nul ne le saura, je t’en donne ma parole.

Raymond, qui connaît l’Orient, sait que Al-Yanis ne faillira jamais à la parole donnée.

La deuxième rencontre entre la reine de France et le jeune émir arabe a lieu dans une alcôve privée du prince d’Antioche. En présence de Cécile, mais sans Raymond.

Al-Yanis raconte son château de Shadar, la source médicinale qui y jaillit, ses chevaux, ses faucons, ses autours… parle de la Syrie, des rives de l’Oronte, évoque la culture arabe, la rhétorique, la poésie, la calligraphie…

Cécile et Aliénor l’écoutent bouche bée. Ce guerrier arabe, dont la tribu est réputée redoutable, leur parle autant de grammaire et de rhétorique que du métier des armes ! Elles réalisent d’un coup que les chevaliers francs, s’ils savent manier l’épée, sont incapables d’aligner les trois premières lettres de leur nom ! Par une alchimie qui leur échappe, ce prince arabe fait naître dans leurs cœurs un frisson dont seul les troubadours semblaient connaître le secret.

Il est en train de raconter une légende liée à sa famille et connue de tout l’Orient – le « collier de la colombe », – lorsqu’un serviteur annonce, depuis la porte, que le roi mande venir la reine. Aliénor se lève, Cécile aussi.

- Non, reste, fait la reine. Il me tarde de connaître l’histoire de ce collier. Tu me la conteras ce soir.

Cécile reste.

Jusqu’au coucher du soleil.



[1] Au Moyen Age, neuvième heure du jour, environ 15h.

 

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