Le blog de Ramon BASAGANA

Juillet 1947. Un vieux steamer des Grands-Lacs rebaptisé Exodus, vogue vers la Palestine avec 4500 rescapés des camps d’extermination. Arrivé au large de Haïfa, la marine de guerre britannique l’éperonne sauvagement. L'affrontement est sanglant, il y a des blessés, des morts... Débute alors une impitoyable bataille médiatique, la première du XX° siècle. C’est le thème de mon 5° roman : « Les amants de l’Exodus ».

Hommage au Dr Gilbert Igonet

 

 

Le Dr Gilbert Igonet nous a quittés au mois de juin 2013.

C’était un médecin hors norme, pionnier, avec une poignée d’irréductibles, d’une forme de médecine environnementale dont l’audace n’a cessé d'étonner.

Et par moments, de faire des vagues.

On peut dire qu’il a généré des adeptes, des inconditionnels, mais aussi des détracteurs, des adversaires acharnés…

J’ai eu le privilège, pendant 30 ans, de partager son combat et ses rêves d’un monde différent.

 

Cher Gilbert, je te devais ce clin d’œil !

  

Il est né à Perpignan. Il était le fils de Gaston Igonet, militant communiste,  syndicaliste, responsable CGT des cheminots catalans. Il perd sa maman à 9 ans, un drame dont il portera les stigmates sa vie durant. Son père s’installe à Marseille et l’inscrit au lycée Saint-Charles.

Là, un homme le marque profondément : son professeur de philosophie, Lucien Sève.

 

Pour la petite histoire, Lucien Sève, agrégé de philosophie, est nommé au Lycée français de Bruxelles en 1950 et déchu de son poste pour propagande marxiste-léniniste. Il ne pourra accéder à aucune fonction dans l’enseignement supérieur et sera, pendant vingt ans, professeur de philosophie en terminale, notamment au lycée Saint-Charles de Marseille.

Il est l’auteur d’une trentaine d’articles et d’ouvrages, dont Marxisme et théorie de la personnalité, écrit à l’époque où Gilbert Igonet était son élève en terminale.

 

Son bac en poche, il s’inscrit à la faculté de médecine, devient médecin généraliste. Il fera partie de cette minorité d’étudiants des années 1960-70 issus de la classe ouvrière, qui feront un pied de nez au déterminisme social.

Sous l’impulsion de Louis Calisti, président de l’Union Mutualiste, et du Dr JF Rey, médecin directeur de la Mutuelle des Travailleurs, il crée le Centre de Santé Michel Borio de Port-de-Bouc.

Une formidable aventure humaine.

       En quelques années, ce qui n’était après la guerre qu’un dispensaire, puis une maternité de proximité, va devenir un « centre pilote » doté d’un plateau technique exceptionnel : six médecins généralistes, une quinzaine de spécialistes, six chirurgiens dentistes, une unité de radiologie-échographie avec vacations scanner (plus tard IRM), laboratoire d’analyses médicales…

Le tout avec dossier médical commun, travail en équipe, tiers-payant (les patients ne faisant aucune avance d’argent dès 1980 !)

 

Mais Gilbert, qui avait placé très haut la barre professionnelle, était à l’affut de courants innovateurs. Il les guettait, comme les surfeurs guettent « the big one ».

La déferlante vint d’Italie.

 

Au début des années 1970, un mouvement ouvrier italien avait fait de la lutte pour l’assainissement du milieu du travail, son objectif n°1. Or, comme chacun sait, lorsque les Italiens mettent un pied à l’étrier, ils passent très vite du canasson au bulldozer Ferrari.

Ce fut le cas.

Ça bougeait sec, du côté de Turin.

Parmi les têtes pensantes du mouvement, il y avait le Professeur Ivar Odonne, médecin, communiste, ancien résistant.

Et parmi les disciples d’Ivar, Marc Andéol, à qui la Mutuelle des Travailleurs avait confié la charge de diffuser le modèle italien des « cartes brutes de risque en milieu professionnel ».

C’est par Marc Andéol que Gilbert reçut la vague de plein fouet. Il apprit par lui que les Italiens rêvaient d’un monde libéré des maladies éliminables dues au milieu du travail. Fasciné, il mit la totalité de son dévolu sur ce qu’il considéra d’emblée comme « The big one ».

L’approche italienne collait à son essence profonde, comme la peau colle au corps. Elle correspondait à sa vision du monde selon laquelle chaque homme a sa forme d’intelligence, sa façon propre d’observer son environnement, de mémoriser ce qu’il voit et subit… Elle lui permettait, en particulier, d’exploiter sa capacité extraordinaire de créer un rapport d’égalité avec ses patients ouvriers. Une qualité rare qui, chez lui, prenait dimension d’exigence scientifique.

En effet, dans le long parcours du diagnostic qui intègre les causes environnementales des maladies, Gilbert avait toujours cherché à inclure dans sa stratégie la capacité de son patient à débusquer, élucider, les facteurs de risque inhérents à son poste de travail.

Il parlait d’« expert brut ».

 

         Ceux qu’on devait appeler « les trois mousquetaires » — Marc Andéol, Gilbert Igonet et Ivar Odonne — se mirent à l’ouvrage : Eternit, Ugine-Aciers, la pétrochimie…

Parmi leurs principes de travail : un rapport d’égalité méthodologique avec les ouvriers.

         Un boulot de titan.

         Qui bouleversait l’ordre des choses.

Les réactions au niveau des décideurs industriels, des technocrates de la santé, de certains syndicats, furent épidermiques : ça fumait de tous côtés !

Non, on ne touche pas impunément à l’ordre établi !

 

Les premiers résultats, notamment en matière d’amiante, mirent le feu aux poudres. En 1980-81, l’équipe de Port-de-Bouc déclarait, à elle seule, plus de maladies professionnelles liées à l’amiante que l’ensemble des médecins des Bouches-du-Rhône réunis !

Ce n’était pas admissible.

La démarche n’était pas « politiquement correcte ». Pour l’anecdote, Gilbert reçut une lettre furibarde de la CGT-Eternit (amiante) dans laquelle on lisait, textuellement : « Vous êtes en train de casser notre outil de travail » !

 

L’équipe faisait assez de bruit pour que le tintamarre chatouille les oreilles des journalistes :

En Novembre 1981, Igor Barrère et Pierre Dumayet nous contactèrent. Début décembre, Jean Cazenave – secondé par Anne-Marie Lafaye – débarquait avec une équipe de techniciens.

Ils filmèrent pendant une semaine.

 

Le reportage fut diffusé sur A2 à une heure de grande écoute, le 18 février 1982, à 20h20.

Dans l’émission baptisée « Situations 82 », Pierre Dumayet et Igor Barrère comparaient le mode d’exercice médical dans trois sites différents:

— Le Royal Free Hospital de Londres,  

— La Pitié-Salpêtrière de Paris et

— Le Centre Médical de Port-de-Bouc.

 

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Télé 7jours du 18 février 1882


Le Dr Gilbert Igonet est le "moustachu" à droite de l'image.

A côté de lui, sur sa gauche le Dr Philippe Galichet,  A gauche de l'image, le Dr Gilbert Squarcioni. Je suis au fond (barbe noire, cheveux longs).

De dos, Anne-Marie Lafaye.

 

 

Compte tenu de sa verve, de son charisme, de ses convictions, de sa générosité, Gilbert aurait pu mener une carrière politique de premier plan. L’électorat de gauche — mais aussi de droite ! — lui était acquis.

En 1983, il était sur la liste de René Rieubon.

Ancien résistant, ancien chaudronnier aux chantiers navals, le maire René Rieubon avait, en 1947, géré avec beaucoup de doigté et d’humanité le long séjour de l’Exodus  dans l’un des quais des chantiers navals ( qui des Agglomérés), puis au mouillage dans la rade, sous les feux de la presse mondiale.

En 1983, donc, les camarades proposèrent à l’unanimité la candidature de Gilbert Igonet comme premier adjoint.

Il refusa.

Il estimait que dans une ville comme Port-de-Bouc, le premier adjoint devait être issu du monde ouvrier. Il présenta René Giorgetti, un ami soudeur qu’il admirait, à travers lequel il avait approché la réalité de l’entreprise, de ses conditions de travail. René était, comme il aimait le dire, « son point d’appui ».

Gilbert a consacré la totalité des trente années qui ont suivi à dénoncer l’inégalité sociale face à la santé. Il gardait les yeux braqués sur une réalité que beaucoup ne veulent pas voir : l’inégalité qui frappe ceux auxquels on impose de travailler en étant exposés à des risques qui peuvent distiller la maladie et même la mort à petit feu.

3 mousquetaires

 Salon Preventica Grand-Sud

organisé par la CRAM au Parc Chanot (Marseille) il y a quelques années.

De gauche à droite: Marc Andéol, Ivar Odonne, Gilbert Igonet.

 

Gilbert nous a donc quittés,

Ivar Odonne aussi.

S’il existe un paradis des humanistes, ils y trônent sûrement à la meilleure place.

 

 

Marc Andéol continue avec succès l’œuvre de Gilbert.

L’association qu’ils ont créée (APCME) regroupe plus de 80 médecins, mutualistes et libéraux. Son projet actuel de géolocalisation des lieux « touchés » par les victimes de cancers susceptibles d’avoir une cause environnementale a été retenu par l’Institut National du Cancer.

Une consécration qui met du baume au cœur.

Les recherches débutent le 1er décembre 2013.

 

 

Quant au Centre Médical, il survit aux 35h, aux griffes des groupes financiers qui ont la santé en point de mire, aux conflits d'intérêts…

 

 

Ciao, Gilbert !

Repose en paix.

Des hommes et des femmes se souviennent des idées que tu as défendues, ils poursuivront sur ta lancée ton engagement pour un monde différent, libéré des maladies éliminables dues à l’environnement construit par l’homme.

 

 

 Sources :

 

Une partie de ce texte est issue des discours de Marc Andéol et René Giorgetti lors des obsèques de Gilbert Igonet.

 

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