Dimanche 13 septembre 2009 7 13 /09 /2009 19:37

(photo Internet)



Voici la suite de l'article:

 

 

Que s’est-il passé, à Marseille, au cours de l’été 1720 ?

 

Depuis le mois de mai, un mal pernicieux décime la ville. Le mot peste est sur toutes les lèvres.

 

 (La peste, tableau anonyme du XV siècle)


12 août 1720 :

 

Intrigué par les bruits en provenance du Midi de la France, le duc d’Orléans, régent du royaume, mande quérir deux médecins et un chirurgien de Montpellier. Il leur confie pour mission de déterminer si le mal qui frappe Marseille est vraiment la peste.  

Chicoyneau, Verny et Michel – c’est leur nom –  arrivent par la route d’Aix.

Les échevins – nom donné aux quatre magistrats en charge de la ville –  envoient une voiture d’honneur, qui les conduit à l’Hôtel de ville. Une réunion est prévue avec les médecins et les chirurgiens de la cité.

Verny explique leur mission : le régent, le roi, « veulent savoir ».

Pendant les jours qui suivent, Montpelliérains et Phocéens se rendent dans les hôpitaux, visitent les quartiers… Les signes cliniques sont passés au crible, les lésions comparées à celles que la médecine de l’époque a si bien décrites pendant « la peste noire » de 1348 et 1361. Une seule question hante les esprits :

Est-ce vraiment la « peste noire » ?

 

Le 16 août approche. Ce jour-là, et ce depuis le lointain Moyen-Age, les Marseillais fêtent la Saint-Roch.

 

Né à Montpellier vers 1340, Roch fait des études de médecine dans sa ville natale. A sa majorité, il distribue ses biens aux pauvres et part soigner les pestiférés. La « peste noire » de 1361-1362 décime l’Europe. Atteint lui-même du mal qu’il combat, il se cache dans la forêt pour ne pas contaminer les autres. La légende raconte qu’un chien le nourrit, en lui apportant tous les jours du pain volé à la table de son maître.

Saint Roch est le « patron » de la peste, et l’un des saints les plus populaires du Moyen-Age.

 

(Procession de la Saint-Roch à Montpellier)
Photo Internet 

 

16 août 1720 :

 

Saint Roch.

Les Marseillais préparent le buste du « grand patron de la Peste » et s’apprêtent, comme tous les ans, à le conduire en procession à travers la ville.

Mais les échevins, qui craignent des débordements, interdisent la manifestation. Motif invoqué : éviter une « communication dangereuse » entre les gens.

C’est l’émeute !

Les magistrats manquent être lynchés. Finalement, contraints par la multitude, ils suivent eux aussi la procession… sous la protection non pas de saint Roch, mais des hallebardiers !

 

 

17 août 1720 :

 

Les trois médecins montpelliérains bouclent leurs malles. Leur mission est terminée. Leur diagnostic est sans appel : le mal dont souffrent les Marseillais n’est autre que la peste bubonique ou « peste noire ».

Ils l’annoncent aux échevins.

Pris de panique, ces derniers décident de dissimuler les conclusions Montpelliéraines et affichent un avis certifiant que l’épidémie marseillaise n’est qu’une fièvre contagieuse ; avec les secours qui ne vont pas tarder à arriver de la France entière, elle va définitivement cesser !

Les Marseillais se sentent floués. Ils se déchaînent.

Des bandes de jeunes armés de bâtons cherchent les Montpelliérains pour faire leur peau. Les malheureux esculapes se déguisent en marchants et quittent la ville à la hâte.

 

 

29 août 1720 :

 

Il fait une chaleur épouvantable.

Affaiblis, affamés, croupissant dans la crasse par manque d’eau, les gens tombent comme des fruits pourris.

On enterre par charretées entières.

Des malades sont jetés hors de leurs maisons par les membres encore sains de leur famille. Beaucoup gisent sur les pavés, près des points d’eau. Ceux qui ont quelque force, errent dans les rues.

Du lever au coucher du soleil, Marseille résonne du bruit lancinant des tombereaux.

 

Les échevins ont fait tendre des voiles de bateau au-dessus des places. Les pestiférés y sont entassés pêle-mêle, dans une puanteur abominable. Mais, du moins, sont-ils protégés du soleil !

Des quartiers entiers sont abandonnés. Les cadavres en décomposition, enflés par la chaleur, gisent dans des positions grotesques, obscènes, en travers des rues. Des hordes de chiens affamés se jettent sur les meilleurs morceaux !

La rue Dauphine est si pleine de morts, de hardes infectées et de moribonds, qu’il faut pousser avec un bâton pour poser son pied.

Les vivants ont du mal à survivre.

Il n’y a bientôt plus personne pour s’occuper des morts.

Personne, sauf…

Les échevins !

 

 

31 août 1720 :

 

Par un incroyable renversement de situation, les échevins, jusque-là cloîtrés à l’Hôtel de Ville, décident de descendre dans la rue.

Les témoignages abondent, toutes les sources concordent : les quatre hommes retroussent leurs manches et se portent au secours des pestiférés.

L’un d’eux reste à l’Hôtel de Ville pour expédier les affaires urgentes, les trois autres sont « sur le terrain ».

Mais, que peuvent-ils, même secondés par les bonnes volontés, contre l’amoncellement d’ordures, de morts, de hardes empoissées de pus, qui recouvrent la ville ?

Ils se rendent à la capitainerie des galères et suggèrent de réquisitionner des forçats.

L’idée est bonne.

Aussitôt dit, aussitôt fait : le commandant rassemble les forçats et propose à une centaine d’entre eux de ramasser les cadavres… contre promesse de liberté.

Ils acceptent.

Les retombées sont immédiates : On peut enfin marcher dans quelques rues.

Peu regardants, les forçats jettent les cadavres par les fenêtres. Ça va plus vite ! Et ils ne manquent pas de se servir !

Estelle et Moustiers, les deux premiers échevins chargés de la petite troupe de fossoyeurs, travaillent jour et nuit au ramassage des cadavres.
 

Pendant ce temps, les chanoines de la Major se glissent hors de la ville et se réfugient à la campagne ; ceux des Accoules et beaucoup de prêtres les imitent ; les moines de l’abbaye Saint-Victor se retranchent dans leur abbaye.

 
(Cathédrale La Major)

 

Mais d’autres religieux, dont les Pères Milay et Lever, Jésuites, prodiguent des soins aux pestiférés avec un dévouement qui suscite l’admiration.

Monseigneur Belsunce, évêque de Marseille, est du nombre. Il parcourt inlassablement les rues, apporte son aide aux malades, donne son argent aux nécessiteux, met ses meubles en gage. Il se dépense si bien pour les pestiférés, qu’il parvient à redonner espoir aux survivants, « oubliés » par le reste du pays.

 
(Mgr Belsunce pendant la peste de 1720)

Les jours passent et les malades meurent par milliers. On parle de deux mille cadavres sans sépulture !

Et les forçats viennent à manquer.

C’est la désolation !

 

 

6 septembre 1720 :

 

De Rancé, l’intendant des chiourmes accorde 100 nouveaux forçats, 40 gardes, 4 caporaux et 4 officiers de « sifflet » (ceux qui, par un coup de sifflet, avertissent les soldats de ramer).

Ils abattent un travail de titan. Mais il reste encore un millier de cadavres en décomposition à l’esplanade de la Tourette.

Le chevalier Roze, qui mène les opérations, s’y rend à la tête des forçats. Il distribue du vin, en boit lui-même dans son chapeau, fait ceindre ses gens de mouchoirs trempés dans du vinaigre et fait creuser une tranchée. On la remplit de chaux vive.

Comme personne n’ose commencer « le travail », il empoigne lui-même un cadavre par les pieds et le jette dans le fossé.

Le ton est donné.

 

Mais les Marseillais sont seuls.

Marseille est isolée du monde.

La France ne veut pas voir… ferme les yeux, se protège.

 

 

12 septembre 1720 :

 

Le Régent, enfin instruit de la véritable situation de Marseille, touché par les récits qui remontent jusqu’à Versailles, donne le commandement de la ville à Langeron, chef d’escadre des galères.

Et il enjoint les Intendants des provinces de fournir des secours.

C’est le détonateur.

Les dons, d’un coup, affluent de toutes parts. Les villes rivalisent de générosité. Les évêques ordonnent des quêtes, Jean Law – de funeste mémoire – fait un don de 100.000 livres ; des médecins arrivent de toutes parts. Chicoyneau, Verney et Michel, les médecins de Montpellier, reviennent accompagnés du chirurgien du roi.

 

 

21 septembre 1720 :

 

On met le feu au Grand Saint-Antoine, ce trois mâts carré de fabrication hollandaise qui a emmené la peste depuis Tripoli, en Syrie. On brûle ses marchandises sur l’île de Jarre. (Des plongeurs retrouveront son épave calcinée en 1978).

Le capitaine Chataud est enfermé au château d’If.

La peste faiblit.

 

 

9 octobre 1720 :

 

Le pape Clément XI ordonne des prières publiques dans toutes les églises de Rome et assiste lui-même aux processions pour supplier Dieu de venir en aide aux Marseillais. Il met la main à la poche et fait acheter dans la Marche d’Ancône 3500 charges de blé destinées à « la ville martyre ».

 

1er Novembre 1720 :

 

Monseigneur Belsunce traverse la ville nu-pieds, la corde au cou, portant une croix.

Derrière lui, toute la ville de Marseille.

Le cortège se dirige vers la Porte d’Aix. Un autel y est dressé.

L’évêque fait un discours pathétique où il s’offre en victime propitiatoire.

 

La peste est finie.

 

 

4 juin 1755 :

 

Monseigneur Belsunce rend l’âme dans sa bonne ville de Marseille.

On lui fait des funérailles grandioses.

Un « Cours » porte aujourd’hui son nom.


Voir la suite: QUE S'EST-IL PASSÉ APRÈS LA PESTE DE MARSEILLE?  

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Par Ramon BASAGANA - Publié dans : MEDECINE - Communauté : Médecine
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  • : Je suis médecin, marié, deux filles. Passionné par la médecine. A l'affût des détresses évitables. J'aime écrire, lire dans "la mémoire des pierres", sonder le présent, décrypter l'avenir. ... Et livrer mes trouvailles

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