Le blog de Ramon BASAGANA

Juillet 1947. Un vieux steamer des Grands-Lacs rebaptisé Exodus, vogue vers la Palestine avec 4500 rescapés des camps d’extermination. Arrivé au large de Haïfa, la marine de guerre britannique l’éperonne sauvagement. L'affrontement est sanglant, il y a des blessés, des morts... Débute alors une impitoyable bataille médiatique, la première du XX° siècle. C’est le thème de mon 5° roman : « Les amants de l’Exodus ».

GRIPPE A/H1N1 & LA "PESTE NOIRE" DE MARSEILLE: Première Partie

 

Une consoeur me dit qu’il y a eu un cas de grippe A/H1N1 dans une crèche de sa ville (Istres).  La sanction est tombée comme un couperet : fermeture de la crèche.

Ma consoeur a une fille en bas âge, qu’elle confie à une nounou. Or, les nounous de la ville d’Istres se réunissent régulièrement dans les différentes crèches de la ville, où des activités sont prévues à leur intention.

Las ! Dès que les autorités ont appris l’existence d’un cas de grippe, les activités ont été suspendues dans toutes les crèches de la ville. Et les réunions interdites.

Sauf que les nounous de la ville d’Istres semblent avoir plus d’un tour dans leur sac : elles ont décidé de se réunir dans l’un des parcs de la ville.

- Une crèche sauvage ! a soupiré ma consoeur.

Comme la pandémie de grippe est partie pour durer, il est à prévoir qu’à la re-ouverture de la crèche, d’autres cas de grippe seront au rendez-vous. Avec son corollaire : nouvelle fermeture, évidemment.

Re-ouverture. Nouveaux cas… Re-fermeture !

Jusques à quand ?

Entendu aux infos : Castries, dans l’Hérault, 850 élèves renvoyés chez eux parce que deux cas de grippe A/H1N1 ont été signalés dans l’établissement. Re-ouverture du collège le 21 septembre. Que va-t-il se passer si deux autres élèves trébuchent au milieu des virus le 22 ?

 

Je travaille dans un Centre Médical. Six médecins généralistes, vingt-deux spécialistes vacataires.

 

10 septembre : C’est mon jour de repos. Je suis sollicité pour remplacer une consoeur « malade ».

J’accepte.

La salle d’attente est bondée.

Premiers patients, premiers symptômes: courbatures, fatigue, frissons, fièvre… Rien de bien méchant, un tableau connu, récurrent. Dans notre jargon, nous appelons ça un « syndrome grippal ».

Que faire ?

Si je me plie aux instructions officielles, tout patient porteur d’un syndrome grippal doit quitter mon cabinet nanti d’un masque.

Non pas celui de Zorro, mais celui des Dalton (ou de tonton Picsou).

Et comme mes patients ont été en contact avec les autres patients de la salle d’attente, je devrais mêmement imposer l’accessoire Picsou à la trentaine de personnes qui fulmine en attendant son tour. Il y a aussi des enfants qui chahutent dans un coin. Comment vais-je pouvoir leur accrocher un truc pareil devant le nez !

 

J’ai proposé un masque à un patient. Il a écarquillé les yeux. Un second : la patiente s’est esclaffée. Pro ou prou, tous ceux à qui j’ai tendu l’objet ont eu cette réflexion :

 

- Vous voulez qu’on nous prenne pour des pestiférés, ou quoi ?

 

Voilà le maître mot :

 

La peste !

 

J’ai bien dit la peste.

Il n’y a pourtant rien à voir entre le bacille de Yersin –  responsable de la peste – , et le virus de la grippe A/H1N1. Le premier est véhiculé par le rat (Rattus Rattus), qui le transmet à l’homme par l’intermédiaire de ses puces (Nosopsylles fasciatus). Le second, qui a d’abord pris ses quartiers chez des porcs mexicains (scrofa domesticus), a franchi le pas et s’est développé chez Homo Erectus sans l’aide d’aucune puce, même pas des fameuses puces sauteuses mexicaines.

En rentrant chez moi, après avoir débité une bonne vingtaine de fois – sans masque – la phrase assassine : « Ouvrez la bouche et dites Ah ! » , j’ai fermé les yeux et j’ai fait le point : aucun doute possible, j’ai bel et bien côtoyé le redoutable H1N1 !

Et parce que mes patients avaient répété le mot « pestiférés », j’ai repensé à la peste.

L’idée m’est venue de jeter un œil sur des documents relatant celle qui a décimé Marseille en l’an de grâce 1720.

La fameuse "peste noire" de Marseille.

 

J’ai fouillé dans les archives, dans les Mémoires de nos vieux confrères.

Et j’ai trouvé.

Trouvé quoi ? Des renseignements surprenants. Avec un frisson dans le dos, j’ai exhumé des détails sur ce lointain – et pourtant si proche dans les mémoires – mois de mai 1720, lorsqu’un bateau en provenance de Syrie, Le Grand Saint-Antoine, a jeté son ancre dans le port de Marseille.

 

Une histoire étrange.

J’ai parcouru ces pages jaunies par les ans en songeant à la grippe A(H1N1).

Je ne peux m’empêcher de la raconter. 

 

 

 (Allégorie de la Peste, peintre anonyme, XVs.)

LA "PESTE NOIRE" DE MARSEILLE :

 

Si vous entrez dans Marseille par les quartiers Nord, regardez sur votre gauche, vous verrez une murette en pierre sèche, noircie par les incendies de forêt, qui coupe la colline d’Est en Ouest. Elle fait partie des ouvrages construits en 1720 et destinés à isoler la ville. Des dizaines de kilomètres… qui ceinturaient la ville pour empêcher non pas d’y entrer, mais d’en sortir !

 

Que s’est-il passé ?

 

25 mai 1720

Le Grand Saint-Antoine,  un vaisseau marseillais commandé par le capitaine Chataud, arrive dans le Vieux-Port. Il vient de Tripoli, en Syrie, avec escale à Libourne. A son arrivée, le capitaine raconte aux intendants de santé que six hommes d’équipage sont morts pendant la traversée, que trois autres ont succombé à Libourne. Mais il produit un certificat signé par plusieurs médecins de cette ville attestant que la maladie des trois matelots était une fièvre maligne.

Deux jours après l’arrivée du vaisseau, tandis qu’on travaille au débarquement, meurt un autre matelot.

Gayrard, premier chirurgien de la santé, examine le cadavre et déclare qu’il ne porte aucune trace de peste. Cette conclusion, qui va dans le sens de ce que les administrateurs du port attendent, réjouit les échevins (magistrats de la ville).

Car la foire de Baucaire approche.

La cargaison du Grand Saint-Antoine – des tissus précieux d’une valeur de 100.000 écus – est destinée, justement, à la foire de Beaucaire. Et les échevins sont chargés de veiller à ce qu’elle arrive à bon port.

On place le Grand Saint-Antoine en quarantaine douce, non en quarantaine stricte, ce qui permet d’accélérer la procédure.

Pendant ce temps, des lots de tissu précieux quittent le Grand Saint-Antoine. C’est l’œuvre de contrebandiers, qui passent à travers les mailles – fort lâches –de la quarantaine. La corruption règne en maître sur le port de Marseille.

Or, des puces porteuses de la peste se trouvent dans les plis des tissus ( et non sur des rats).

 

12 juin 1720

Le garde de quarantaine sur le vaisseau du capitaine Chataud, meurt. Gayrard visite le cadavre et déclare qu’il ne présente aucune marque de « venin pestilentiel ».

 

20 juin 1720

Une lavandière de la rue Belle-Table, meurt bizarrement : elle a un « charbon sur les lèvres ». Mais les médecins ne relèvent pas ce détail. Personne ne pense à la fameuse « Peste Noire », dont le souvenir est si présent dans les esprits, qu’une procession est célébrée tous les ans le 16 août, jour de la Saint-Roch («protecteur de la peste »). On sait que pour rien au monde les Marseillais ne renonceraient à cette procession !

Mais la « Peste Noire » date du Moyen-Age, et les médecins n’ont pas l’habitude de fréquenter les processions. Personne n’évoque à la Peste.

Personne, sauf Peyssonnel père et fils.

 

1er juillet 1720

Les Peyssonnel sont appelés au chevet d’un jeune homme nommé Eyssalène, rue Jean Galant, près la place de Lenche. Leur diagnostic tombe comme un couperet : charbon sur le nez et les lèvres, bubons.

La peste !

Peyssonnel père et fils se précipitent à l’Hôtel de Ville dire aux quatre échevins, Estelle, Moustiers, Audimar et Dieudé, qu’ils viennent de soigner un jeune homme frappé de la peste. Ils sont reçus par Dieudé, qui les accueillit fort mal. Et pour cause : il est en conférence avec des envoyés de Beaucaire !

Peyssonnel père et fils quittent le Vieux-Port – où est sis l’Hôtel de Ville – , en se demandant s’il faut hurler, pleurer, ou ameuter la ville : Ils viennent d’annoncer que la peste est dans Marseille, et les échevins se contentent de leur montrer la porte !

Le lendemain, Eyssalène rend l’âme.

La femme qui l’a soigné meurt deux jours plus tard, le charbon aux lèvres.

Les médecins concluent à une maladie contagieuse.

Mais le « charbon aux lèvres » se glissa dans d’autres quartiers : il enlève un frippier avec toute sa famille place des Dominicains ; une lavandière, puis une couturière à la rue de l’Oratoire.

Un autre médecin, Sicard, avertit les échevins qu’un mal dangereux frappe Marseille. Mais les échevins ont pris des engagements avec Beaucaire. Il fait très chaud. Les échevins décident que cette maladie contagieuse est le résultat qu’un dérangement saisonnier et d’une mauvaise nourriture.

Au vu de l’entêtement des échevins, Peysonnel fils décide de frapper fort et ailleurs : il va à Aix-en-Provence, Istres, Martigues … et annonce aux magistrats de ces villes que la peste frappe Marseille.

La réaction ne se fait guère attendre : une traînée de poudre. Toutes les villes de la région coupent les ponts avec Marseille. Toutes s’interdisent le moindre commerce avec les Marseillais. On dresse des barrages, on arme des milices, on menace les Marseillais de la pointe des hallebardes !

Marseille n’est plus approvisionnée.

A la peste, dont on ne prononce toujours pas le nom, s’ajoute la disette.

Les malades mourent et les bien portants ont faim.

La ville est au bord de l’émeute.

L’intendant de Provence et le marquis de Vauvenargues, premier procureur du pays, ont avec Estelle, premier échevin, une réunion de travail sur les moyens d’approvisionner la ville. Ils se tiennent quand même à une distance respectable les uns des autres ! Il est décidé qu’on établira deux marchés, l’un du côté d’Aubagne, l’autre sur la route d’Aix. Les Marseillais, séparés des vendeurs par une double barrière, pourront acheter ce dont ils ont besoin sous la surveillance des gardes. On établit un troisième marché à l’Estaque, pour les marchandises en provenance de la mer.

La disette diminue, mais les morts augmentent.

Par une ordonnance du 31 juillet, on expulse de Marseille tous les mendiants étrangers à la ville. Quant aux mendiants marseillais, ils sont parqués dans l’hôpital de la Charité.

A peine de fouet !

Le 1er Août, le médecin Sicard propose d’allumer des feux sur les remparts et sur toutes les places de la ville, et ce à partir de 9 heures du soir, trois jours de suite. Les Marseillais, qui ne savaient plus à quel saint se vouer, allument tous des feux à leur tour devant leurs maisons.

Marseille se recouvre d’une fumée noire et brûlante, qui vient se mêler à l’odeur de mort et des cadavres en décomposition.

Ceux qui ont une maison à la campagne quittent la ville, ceux qui ont une barque, embarquent avec leur famille et jettent l’ancre à la sortie du port.

Il y a bientôt une ville flottante sur la rade.

Les plus pauvres plantent leurs tentes de fortune sur les bords de l’Huveaune ou au pied des remparts.

C’est le chaos.

 

 

Suite :
 

 

   (Source: Augustin Fabre, Histoire de Marseille, Marius Olive éditeur, Marseille 1829)

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