Le 14 janvier 2010 doit paraître "L'Héritière de Shanghai", un roman qui fait suite
aux aventures de Xinran dans "Le Christ de Marie-Shan".
Ci-joint une photo de la couverture et un court extrait (Prologue):

PROLOGUE
Massif de la Sainte-Baume, dimanche de Pâques, 5 avril 2015.
Tapi derrière un buisson, Théo Ferluci fixa l’appareil : il ne parvenait pas à détacher son regard des pales du rotor. Il n’aimait pas les hélicos. Outre qu’ils lui déchiraient les tympans, ils mettaient sa mémoire à vif, réveillaient des turbulences enfouies.
Des souvenirs sans nom.
L’horreur.
C’était le 5 avril 1994. Ce jour-là, il s’était réfugié avec sa sœur Justine et deux adolescents tutsis – des jumeaux – dans les marais. Soudain, un hélico s’était mis à tournoyer au-dessus de leurs têtes, signalant ainsi leur présence aux Hutus. Une horde assoiffée de sang. Théo avait plongé sous l’eau, à la limite de la suffocation. Justine et les jumeaux n’avaient pu retenir leur souffle assez longtemps : ils avaient été repérés.
Depuis sa cachette sous un amas de feuilles, paralysé d’effroi, transi de peur, Théo Ferluci avait assisté au festin des hyènes. Il avait tout vu : le scintillement des machettes au-dessus des crânes, le sang, les soubresauts des jumeaux.
Puis, l’innommable.
Les Hutus avaient traîné Justine dans les buissons. Ils l’avaient ramenée longtemps après, complètement nue, hagarde, l’avaient jetée à genoux… et lui avaient tranché le cou.
Voilà pourquoi il n’aimait pas les hélicos.
Le Faucon, un A 355, déposait des sacs à l’aide d’un treuil. Théo Ferluci en compta six. Le chiffre du diable. Des Chinois, au nombre de trois, les rangeaient côte à côte. L’opération terminée, l’hélico remonta le treuil et demeura en vol stationnaire. Au bout d’un moment, le pilote fit un signe de la main à l’équipe au sol. Celui qui paraissait être le chef leva son pouce. L’appareil monta aussitôt en altitude et disparut vers l’est.
Pareillement affublés d’uniformes de la Société des eaux, les Chinois se mirent à charrier les sacs vers un amas de rocs.
Théo Ferluci observa leurs évolutions avec ses jumelles. Un ruban jaune fluorescent – retenu par des piquets en fer – ceinturait la rocaille. Des panneaux affichaient : « Société des eaux des Bouches-du-Rhône. Chantier interdit au public. Risque d’éboulement. »
« Qu’est-ce qu’ils foutent ? » marmonna-t-il.
Dans son esprit, chaque événement découlait d’une succession logique d’autres événements. Par exemple, si les Hutus avaient massacré huit cent mille Tutsis en 1994 c’était :
Un, parce que vingt mille machettes neuves avaient été distribuées aux Hutus.
Deux, parce que la Radio des Mille Collines avait poussé ces derniers au génocide par une incitation directe au meurtre, avec des phrases comme : « Tuez tous les cancrelats. »
Trois, parce que les Blancs avaient assisté au massacre sans piper mot.
Il fixa les Chinois : leur présence insolite sur ce massif découlait obligatoirement d’une succession logique d’autres événements. Mais, lesquels ?
Il ne connaissait pas grand-chose au fonctionnement des services publics dans les Bouches-du-Rhône, mais une chose était sûre : les Français n’avaient pas besoin des Chinois pour venir à bout d’un problème technique sur les hauteurs de la Sainte-Baume.
Il reprit ses jumelles.
Son cerveau, brusquement, refusa de décoder les images que lui renvoyait sa rétine : aucun doute possible, ces types étaient en train de charrier de la chaux !
De temps à autre, le chef du groupe empoignait une barre à mine, écartait les blocs de pierre, et ses acolytes vidaient un sac dans la fente.
« Mais, qu’est-ce qu’ils foutent ? » marmonna-t-il pour la seconde fois.
Non, il ne comprenait pas. Car la chaux, il connaissait. Il avait vu les Casques bleus en verser des charretées dans la fosse commune, sur les cadavres. Il revit le bouillonnement de la chaux vive, et puis, l’horreur : jaillissant du tas, la main de Justine récurée jusqu’à l’os.
Six sacs, le chiffre du diable !
Il chassa ces pensées qui lui rongeaient la vie.
Au bout d’un moment, le chef – dont il ne voyait que le dos – jeta la barre à mine, colla son portable à l’oreille, s’inclina plusieurs fois et se mit à crier des ordres. Les Chinois lâchèrent tout et se ruèrent vers le sentier.
Ils disparurent en contrebas, derrière un bosquet de chênes.
Un épervier survola la garrigue martelée de soleil ; mésanges et accenteurs alpins s’engouffrèrent dans les buissons.
Alors seulement, dans le silence du massif, Théo Ferluci se rappela les mots de Ténélée, son amie malienne : « Xinran est la fille d’un milliardaire chinois. Les journalistes disent qu’elle a disparu et qu’elle est en danger. Je suis en route pour la Sainte-Baume. Si tu la retrouves avant moi, ne la lâche pas, dis-lui que j’arrive ! »
Il fixa les énormes blocs de pierre. On eût dit qu’ils avaient été soufflés par une explosion ou ébranlés par un tremblement de terre. Pire : enchevêtrés par un sorcier malveillant.
Mais il ne voyait pas le rapport entre Xinran, les blocs de pierre et les sacs de chaux. Il ne comprenait pas, son cerveau refusait de comprendre. Une image faisait
écran : la main de Justine, récurée jusqu’à l’os.
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