Le blog de Ramon BASAGANA

Juillet 1947. Un vieux steamer des Grands-Lacs rebaptisé Exodus, vogue vers la Palestine avec 4500 rescapés des camps d’extermination. Arrivé au large de Haïfa, la marine de guerre britannique l’éperonne sauvagement. L'affrontement est sanglant, il y a des blessés, des morts... Débute alors une impitoyable bataille médiatique, la première du XX° siècle. C’est le thème de mon 5° roman : « Les amants de l’Exodus ».

CANCER DE VESSIE: L'étrange histoire de Monsieur C.

Janvier 2002. Il fait gris, le ciel est bas. Marseille se réveille sous un froid glacial. Les premiers flocons. Monsieur C. se tourne vers le médecin :
 

- Comment ai-je attrapé ça ? Pourquoi est-il trop tard pour moi ? 

La question jaillit comme un jet d’arbalète, dévastatrice, meurtrière.

 

Comme la réponse tarde à venir, il recommence, tourne la phrase, change les mots. C’est un perfectionniste, il n’a pas l’habitude des à-peu-près, des questions sans réponse. Mais rien n’y fait. Son cancérologue, le Dr M., hausse les épaules. Que peut-il rétorquer à un patient de 55 ans, fumeur plus ou moins régulier (10 cigarettes/jour environ) qui présente un cancer des voies urinaires ?

 

Rien.

Ou alors… :

-       Vous avez fumé pendant vingt, trente ans… fallait bien qu’un jour ou l’autre –  bon gré, mal gré – , vous passiez à la caisse !

 

Mais il se tait. A quoi bon enfoncer le clou ? Le diagnostic est sans appel : carcinome urothélial (cancer des voies urinaires) avec métastases pulmonaires, atteinte osseuse, adénopathies (atteinte ganglionnaire).

 

Il se contente de commenter la marche à suivre : ablation du rein, chimiothérapie, radiothérapie...

Une tape sincère sur l’épaule, et il raccompagne Monsieur C.


Ce n’est qu’en 2007, un an après la mort de Monsieur C., que son médecin traitant dit à Madame C. avoir des soupçons sur l’origine professionnelle du cancer de son mari.

Madame C. ouvre des yeux grands comme des soucoupes. S’il est une question qui n’a jamais été posée à son mari, c’est bien celle-ci : que faites-vous comme métier ?

 

Elle frappe aux portes, on les lui claque au nez. Elle en ouvre d’autres, fait des recherches auprès des collègues, par Internet, dans ses souvenirs, s’acharne…


Une étude remarquable, dont j'ai extrait quelques notes. 

Non, ce n’est pas de la fiction.

 

L’entreprise KYZ –  T.P.E. de 9 salariés –  est une unité de mécanique de précision spécialisée dans les petits ressorts industriels et pièces diverses.

 

1977 : Monsieur C. a 26 ans lorsqu’il est engagé. L’entreprise a besoin d’un ajusteur qualifié,  disponible, qui ne rechigne pas à la tâche. Monsieur C. est jeune, motivé: il ne demande qu’à bosser. Il se spécialise dans la conception de l’outillage et la réalisation de pièces appelées, dans le jargon du métier, « plats ».

 
(Atelier d'ajustage en Centre d'apprentissage. Photo Internet)
Mais l’entreprise est familiale, nous ne sommes pas à la Régie Renaud. Les locaux sont exigus. Monsieur C. le sait et s’en accommode, tout comme les autres ouvriers. L’amour du métier, surtout dans la métallurgie, ne s’encombre guère de critères de « confort ». Trente années durant, Monsieur C. officie dans un local surnommé « cave » pour l’usinage et dans un local surnommé « hangar » pour la trempe et le traitement thermique des pièces.

La « cave » d’abord.

C’est un espace confiné,  7 mètres sur 4, pratiquement sans aération, sans extracteur, sans ventilation mécanique. Pendant l’hiver, la porte est fermée pour garder la chaleur du radiateur.

C’est là que trônent la fraiseuse, deux tours, la presse à petites pièces, deux machines à faire les ressorts, et un stock d’acier allié. Ces machines, bien que « nobles », sont anciennes, donc pas capotées, c’est-à-dire qu’elles ne comportent aucune protection contre les projections de particules d’huile. Il faut savoir que l’huile est omniprésente dans les opérations d’usinage !

 

Le « hangar » (environ 11 mètres sur 9) comporte  une toiture en éverite, qui sera remplacée par de la tôle en 2004. La ventilation mécanique n’a été introduite qu’en 2000. Dans cet espace clos sont implantés le bac à trempe, quatre fours de traitements thermiques, une presse, la meuleuse, une rectifieuse, le stock d’acier, les fûts de dégraissants.

 

L’atmosphère générale de l’atelier, celle qui va « imprégner » Monsieur C. pendant 28 ans, est faite de brouillards d’huiles minérales, de poussières métalliques, de poussières d’abrasifs, de particules liées au fonctionnement du bac à trempe.

Le bac à trempe est une cuve contenant de l’huile. Ici, parce que le modèle est ancien, le couvercle est fait d’une plaque en tôle tenue par des butées. La fermeture n’est donc pas hermétique. Il arrive que l’huile prenne feu au moment de la trempe, ce qui provoque l’hilarité des opérateurs, mais aussi un nuage de fumée et de vapeurs d’huile brûlée qui prennent à la gorge.

L’huile du bac à trempe n’est changée que tous les 10 ans. Bien entendu, cela implique une concentration exceptionnellement élevées de HAP (Hydrocarbures aromatiques polycycliques). On sait, en toxicologie, que les HAP sont très toxiques.

 

En quoi consiste le travail du jeune Monsieur C., qu’il va poursuivre pendant 28 ans ?

On peut le diviser en huit étapes. Huit, comme le chiffre porte-bonheur des Chinois !

 

1-    Il prend une pièce d’acier et l’insère dans un tour ou une fraiseuse.

2-    Il usine la pièce, c’est-à-dire qu’il la transforme par découpe. Une pompe injecte de l’huile de coupe, laquelle est recueillie dans un bac situé sous le tour. Une pompe manuelle permet de transférer l’huile vers un arrosoir en plastique. Mélangée avec de l’eau, elle est reversée dans les circuits.

3-    La pièce d’acier est transférée ensuite dans un four et subit un traitement thermique à 900°.

4-    L’acier est ressorti à vif et immédiatement immergé dans le bac à trempe (huile minérale) pour donner la dureté à la pièce.

5-    Parfois, la pièce subit un second traitement thermique (300-500°) appelé « revenu ». Objectif : éviter que la pièce ne casse.

6-    La pièce est meulée ou rectifiée dans des machines fonctionnant avec des huiles de coupe.

7-    Une fois que la pièce est froide, elle subit un dégraissage avec un solvant. Ces solvants (trichlo, balthane) sont passés manuellement au pinceau.

8-    La pièce est ensuite trempée dans des additifs pour la protection de l’acier et mise à sécher sur l’égouttoir,  à l’air libre.

 

Toutes ces opérations servent à préparer la pièce finale qui servira à fabriquer la série commandée.

 

Tel a été le travail effectué par Monsieur C. de 1977 à 2005.
Sans incident de santé. Jusqu'à ce mois de janvier 2002 où tout s'est enchaîné. 
Les événements se sont imbriqués de façon implacable: 

-       janvier 2002 : découverte d’un cancer des voies urinaires avec métastases pulmonaires bilatérales, atteinte osseuse et ganglionnaire. Pronostic vital : six mois à deux ans. On procède à une ablation du rein gauche, chimiothérapie, radiothérapie.

-        Reprise du travail.
-       Décembre 2003:
1re  récidive. Métastases pulmonaires, on lui retire des «nodules ».

-      Nouvelle reprise du travail.
-       Décembre 2005: 2ème récidive . Métastases pulmonaires et osseuses.
-      Dernière reprise du travail. La sécurité Sociale lui accorde un taux d’invalidité de 66,66%.

-       Septembre 2006, 3ème récidive. Métastases hépatiques. C’est la fin

Monsieur C. a définitivement quitté les brouillards d'huile en septembre 2006.

Il me plaît d’imaginer d’autres nuages… blancs, limpides..., au-dessus de la Provence. Et que, de là où il est, notre ami pousse ceux qui le soutiennent à ne pas lâcher prise !

 

En tant que médecin, je me pose cinq questions :

 

1-    Le cancer de Monsieur C. est-il susceptible d’avoir une origine professionnelle ? 
Ma
réponse est OUI.
« Parmi les cancers urologiques, ceux de l’épithélium urothélial (voies exrétrices, vessie) ont des étiologie professionnelles prouvées » J.C. PAIRON, Les cancers professionnels, Editions Margaux, Orange, 2000.

2-    A quelles nuisances particulières le cancer de Monsieur C. peut-il être imputé ?
Réponse : aux fluides d’usinage, aux solvants chlorés, huiles et graisses industrielles, fumées, poussières d’oxyde de fer. Les arguments sont légion.

3-    Ces nuisances particulières ont-elles réellement été avérées dans les postes de travail de Monsieur C. ?
Réponse : Et comment !
       Par voie respiratoire et cutanée, depuis 1977 et jusqu’à la fin de son activité en 2005. Pendant toute cette période, l’utilisation d’huiles minérales recyclées, donc riches en HAP, était courante. Sans compter l’exposition lors des opérations quotidiennes d’usinage, de trempe, de traitements thermiques ou de meulage. Le contact avec les fluides était permanent, soit directement au cours des opérations manuelles, soit par des vêtements souillés.

4-    Y a-t-il eu coexposition à d’autres agents cancérogènes ?
Réponse : Oui.
Monsieur C. a utilisé le
Tricholéthylène comme solvant pour les opérations de dégraissage (au pinceau, sans protections), puis le Baltane (Trichloréthane).

5-    Le cancer de Monsieur C. peut-il être imputable à d’autres facteurs notables, non professionnels ?
La
réponse est… bof !
Notre ami fumait bien une dizaine de cigarettes par jour, avec des périodes d’abstinence… 

 

Une demande en « Maladie Professionnelle » a donc été faite après le décès de Monsieur C.

 

Mais… elle a été rejetée.

 

Motif invoqué par la Caisse Régionale de Reconnaissance des Maladies Professionnelles (CRRMP) : « L’existence d’un facteur de risque extra-professionnel ».

 

- Pardon ? Extra-professionnel?
- Mais oui: la
cigarette !

 

Les 28 ans d’exposition aux brouillards d’huiles minérales, aux fluides d’usinage, aux solvants chlorés, aux fumées, huiles, goudrons et graisses industrielles, aux poussières de fer… c’est du pipeau : La seule nuisance directe et essentielle, responsable du cancer de notre ami est… la cigarette !

 

Fiction ?  Réalité? 
La Maladie Professionnelle a bel et bien été refusée à Monsieur C.

 

Petit détail n° 1 :

Sur son nuage blanc, limpide, au-dessus de la Provence, Monsieur C. n’est pas seul :

Trois personnes avaient travaillé, elles aussi, à la « cave ». Elles avaient manipulé des solvants, travaillé à l’usinage, à la trempe, aux gros tours avec les huiles de coupe, respiré les brouillards d’huile…

 

Elles sont mortes toutes les trois d’un cancer (foie, œsophage, œil, vessie…).

Et partagent un coin de nuage.


Petit détail n°2:

Il leur arrivait, ces galopins, de fumer une clope pendant la pause...!

 

 

 

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