Le blog de Ramon BASAGANA

Juillet 1947. Un vieux steamer des Grands-Lacs rebaptisé Exodus, vogue vers la Palestine avec 4500 rescapés des camps d’extermination. Arrivé au large de Haïfa, la marine de guerre britannique l’éperonne sauvagement. L'affrontement est sanglant, il y a des blessés, des morts... Débute alors une impitoyable bataille médiatique, la première du XX° siècle. C’est le thème de mon 5° roman : « Les amants de l’Exodus ».

EXTRAIT






EXTRAIT N° 1



Mercredi 25 mars 2015

06h30

 

 

Le jour se levait.

Il faisait froid.

Les trois hommes remontèrent le col de leur blouson, traversèrent la trouée et se dirigèrent vers un bouquet de cades. Cagoulés de noir, gantés, l’arme au poing, ils prirent position à l’endroit précis qui leur avait été assigné.

L’un d’eux vérifia l’arrêtoir de culasse de son P22, l’actionna vers le bas, retira et remit le chargeur. Les deux autres l’imitèrent. Les claquements de leurs armes ricochèrent de tronc en tronc, fondus dans les bruissements de l’aube.

Puis, ce fut le silence. Un silence froid.

Moulés au paysage, immobiles, l’œil aux aguets, ils attendirent. Des volutes de brume s’engouffrèrent entre les cades,  s’effilochèrent, recouvrirent de blanc leurs cagoules noires.

La machine était en route.

 

A moins de deux kilomètres de là, Xinran, la fille de Wang Du – le célèbre milliardaire chinois, propriétaire de la firme WD&Sun   s’élança hors du château pour son footing matinal. Ses deux gardes du corps, Jiang et Shu, lui emboîtèrent le pas.

Le groupe traversa le parc, franchit les grilles et s’engagea sous les frondaisons.

Deux grandes voies croisaient la forêt domaniale du château de Lourmy, dans le sud de la France, deux percées perpendiculaires que Xinran avait baptisées l’Allée-du-Tigre et l’Allée-de-la-Tranquillité.

Ils empruntèrent l’Allée-du-Tigre.

Alors qu’ils passaient sous des cèdres centenaires il y eut un hululement.

Xinran, leva la tête : un hibou la fixait. Elle fronça les sourcils. La journée commencerait-elle sous de malveillants auspices? 

Les premiers jets de l’aube glissaient entre les branches.

La jeune Chinoise aimait cette courte fraction de temps qui boute la nuit hors des collines et gorge les steppes de sérénité. Au plus loin qu’elle remontât dans ses souvenirs, ces instants singuliers la fascinaient. Elle les appelait son heure animale, celle qui la jetait au cœur de la vie, avec les plantes et les animaux. Avec le soleil.

Son père disait que cette attirance pour l’aube prenait racine dans sa mémoire ancestrale :

A cause de ta mère, qui avait du sang mongol. 

Il lui avait expliqué, enfant, que les Mongols quittaient les peaux de renne de leurs yourtes dès le lever du jour, qu’ils sillonnaient les steppes sans autre maître que le soleil… Cent fois elle s’était endormie en songeant aux tempêtes de vent qui faisaient claquer la toile du tipi, cent fois elle avait caressé un bébé renne, sa fourrure marron, ses petits bois recouverts de duvet gris.

Elle regarda au loin, huma l’air, dressa l’oreille.

La brume se levait, la forêt s’animait. Des mésanges sifflaient, un renard glapit, il y eut des roucoulements, des battements d’ailes. Mille bruits rassurants, doux à l’ouïe.

Soudain, se détachant de leur mélopée, un bruissement insolite, soutenu.

Jiang et Shu portèrent instinctivement la main à la crosse de leur automatique.

Une laie traversa le sentier, deux marcassins suivirent. Les deux gardes du corps  décrispèrent leurs mâchoires et reprirent leur foulée, coudes chevillés au corps.

Le groupe emprunta une descente.

Tout en bas, un bouquet de cades sans âge, isolé au milieu des chênes, étranglait le sentier en goulot. Au-delà, donnant sur une large clairière : l’Allée-de-la-Tranquillité croisait celle du Tigre.

A mi-pente, une biche bondit en travers de la voie. Xinran fronça les sourcils : cette bête, qu’elle avait déjà aperçue à plusieurs reprises, ne traversait jamais à cet endroit.  Elle se tourna vers ses gardes du corps : impassibles, mains et bras bien en rythme, ils dévalaient la descente sans se soucier de l’animal.

Je me fais des idées, je vois le danger partout.

Elle fixa les reflets de givre qui recouvraient la robe touffue des cades.

Brusquement, d’infimes variations dans les vibrations de l’air la mirent en alerte : plus de sifflements, plus de gazouillis, les mésanges avaient disparu… Elle dressa l’oreille, se raidit.

Pourquoi ce silence soudain ?

 

    C’est à cet instant précis que sa vie bascula. 


 

 
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